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sophrologie et surdité (et suite)

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

journal n° 45 / journée du 08/10/2011

L'objectif de l'atelier était de donner des éclairages sur la surdité et d'envisager des perspectives sophrologiques d’accompagnement d’un patient sourd, à travers la présentation d'une expérience que j'ai menée auprès d'un groupe d'adolescents sourds.

Il s'est déroulé autour de nombreuses questions et échanges.

 

Je choisis d'en rendre compte par le biais d'écrits antérieurs à cet atelier. Ils sont extraits d'un mémoire universitaire qui, s'appuyant sur cette expérience, a traité de l'apport de la sophrologie pour la construction psychique du sujet sourd.

 

Des pratiques de sophro envisagées pour cet atelier n'ont pu être menées, faute de temps. Elles pourront faire l'objet d'un atelier ultérieur.

 

LA SURDITE

« La surdité a toujours été à la source d’une intense curiosité. Depuis les plus anciens philosophes, jusqu’aux cinéastes et romanciers contemporains, en passant par les psychologues et les neurologues actuels, la diversité de ceux qui se sont intéressés à la surdité témoigne de la force de son attraction ».[1]

1. Eléments physiologiques

La surdité n’est pas une et indifférenciée : elle est multiple et revêt divers aspects cliniques.

La surdité de transmission est une atteinte de l’oreille moyenne, du tympan ou de la chaîne ossiculaire. Dans 99% des cas, c’est une surdité acquise, conséquente de pathologies de l’oreille externe ou moyenne. Elle peut également être congénitale.  Elle est généralement accessible aux traitements médicaux, donc réversible. Et comme il n’y a pas d’atteinte de la cochlée, la perte auditive engendrée n’excède pas 60 dB, seuil au delà duquel l’énergie sonore est suffisante pour atteindre par voie transosseuse la cochlée indemne. Il y a donc peu de déformations acoustiques.

Cette forme de surdité a peu d’incidences sur le plan psychologique, « mais il peut arriver que des enfants souffrant de surdité de transmission chronique subissent un manque préjudiciable d’informations retentissant sur le plan du développement du langage et donc de la scolarisation. »[2]

Cependant, les cas d’aplasie (développement déficient de l’oreille externe et/ou du conduit auditif) sont source de difficultés particulières pour l’enfant comme pour ses parents : celles-ci provoquent en effet des troubles de l’image du corps. Elles doivent donc être l’objet d’une grande vigilance sur le plan psychologique.

La surdité de perception est une atteinte de l’oreille interne. Les cellules ciliées de la cochlée qui assurent la transduction des vibrations sonores (transformation du signal mécanique en signal électrique perçu neurologiquement) sont altérées en qualité ou en quantité : cela entraîne sur le plan perceptif une perte, en intensité mais également en définition, du message sonore.

Cette forme de surdité, par entrave du développement spontané du langage oral, a des conséquences importantes pour le développement psychologique.

La surdité centrale, ou rétro-cochléaire découle d’un dysfonctionnement neurologique. Le signal sonore est convenablement perçu d’un point de vue physiologique et mécanique (pas d’atteinte des systèmes de transmission ou de perception), mais son analyse  neurologique est déficiente. Cela entraîne un mauvais niveau de compréhension du message et/ou une mauvaise expression orale. Sa prise en charge est assurée dans le cadre de la neuropsychologie du langage.

Les surdités de transmission et surdité de perception, dite cochléaire, appartiennent au champ d’action thérapeutique de l’oto-rhino-laryngologie (ORL), par opposition aux surdités centrales, qui intéressent l’aphasiologie et la neurologie. « Cependant les aspects complexes de la surdité et de ses conséquences ont contribué à la création d’une compétence particulière au sein de cette spécialité, appelée audiophonologie, qui tente depuis 1971 de regrouper les différentes disciplines impliquées dans la rééducation orale de l’enfant sourd ».[3]

 

Les différences physiologiques se déclinent encore dans leur intensité : on en dégage quatre groupes de surdité, classifiant la perte auditive. La surdité légère (seuil d’audition inférieur de 20 à 40 dB à celui de la moyenne) touche environ 55% de la population sourde ; la surdité moyenne ( perte de 40 à 70 dB) concerne 33% de cette population ; la surdité sévère ( perte de 70 à 90 dB) concerne 9% ; et enfin, la surdité profonde, pour laquelle le seuil d’audition est inférieur de 90 dB à la moyenne, touche 3% de la population sourde.

 

2. Eléments psychologiques

« Il ne peut exister de psychologie de la surdité sans prise en considération approfondie de son  rapport avec l’existence de la culture sourde », déclare Virole.[4] Cette affirmation peut paraître provocante à qui entre dans la polémique de l’existence même de la culture sourde. Mais elle a pour but d’insister sur l’importance d’observer l’individu dans un contexte social, référé à l’histoire de sa communauté d’appartenance, porteur d’un ensemble de significations symboliques propres véhiculées en outre par une langue commune, dans une société faite par et pour les entendants dans laquelle il n’a de cesse de vivre l’adaptation à la différence. L’individu sourd est avant tout un être social avant d’être un déficient auditif. Mottez [5] montre comment la conception socioculturelle de la surdité s’articule autour des deux notions que sont le handicap (coordonné aux valeurs culturelles) et la déficience (coordonnée au concept de normalité physiologique). « Déficience et handicap constituent les deux termes d’un rapport où la valeur de l’un détermine la valeur de l’autre ».

            Confronté au monde des sourds, on ne peut faire l’économie de se questionner sur « l’origine » du handicap : la surdité provoque un handicap de communication entre deux « communiquants » qui n’utilisent pas le même code. Il en résulte un malaise.

Selon Michel POIZAT[6], il ressort que « très au delà de la « difficulté de communication » se trouvent mobilisés des enjeux d’une nature autrement plus profonde, et notamment les enjeux pulsionnels inconscients impliqués dans la configuration définie par le rapport sourds et entendants ; l’enjeu du corps dans la relation au langage d’une part, dans la relation à l’autre d’autre part, et l’inévitable régulation sociale de ces implications pulsionnelles. » L’éclairage lacanien donne à considérer la voix comme objet pulsionnel. Mais Lacan la définit « comme la part du corps qu’il faut mettre en jeu, voire sacrifier, pour produire un énoncé signifiant quelle qu’en soit la modalité sensorielle ».[7] Ainsi la surdité, origine de la « mutité », de la « non-voix » ou de la « mal-voix », ainsi que de la création d’une langue des signes, se trouve au cœur d’une problématique pulsionnelle dans le rapport entre entendant et sourd. Des jugements de rejet affectent la voix particulière des sourds, ou  la langue des signes, les référant à l’animalité : « si la dimension corporelle et pulsionnelle de toute énonciation langagière est évidemment présente aussi dans la modalité sonore, elle y est beaucoup plus discrète que dans l’énonciation en langue des signes qui envahit toute la partie supérieure du corps ».[8] Or l’être humain, « homme de parole » selon la formule de Claude Hagège, se trouve en permanence coupé par le « mot », le « signifiant », de la jouissance pleine et directe des choses. Il vit ainsi ce que la psychanalyse appelle une « castration symbolique », ce qui le conduit à tenter de retrouver cette jouissance originelle totale perdue à travers des objets pulsionnels divers, dont l’objet voix.

«En présentifiant à l’entendant l’objet pulsionnel voix selon les modalités ci-dessus évoquées, le sourd se met en situation d’évoquer à l’inconscient entendant cette jouissance originelle perdue et le rappelle ainsi à l’ordre de la castration symbolique tout en paraissant pour sa part s’en affranchir dans une certaine mesure ».[9]

Ainsi le sujet sourd se construit psychiquement dans une société bousculée, chahutée dans ses représentations de la voix, et qui pour se défendre choisit souvent de rester sourde à ce qui fonde l’identité  sourde, « l’implication pulsionnelle du corps dans le langage à travers une articulation non pas phonatoire mais gestuelle ».[10]

Il en résulte une souffrance psychique liée à la surdité, décrite par Laborit, médecin psychiatre à l’Institut National de Jeunes Sourds de Paris. Elle insiste néanmoins sur un refus de la notion d’une « psychologie du sourd », qui impliquerait « une personnalité dont les ressorts principaux ne seraient intelligibles que par la causalité de la surdité. (…) Il n’y a pas de psychopathologie spécifique de la surdité mais il y a des personnes sourdes qui souffrent chacune à leur manière des effets de la surdité, chacune responsable de ce qu’elle fait de son handicap ».[11]

Elle évoque l’isolement : la surdité induit forcément une forme d’isolement, elle coupe, met à part de la vie sociale. Elle cite la violence induite par l’angoisse que provoque la surdité pour l’entourage du sujet sourd, ainsi que celle que vit le sujet lui-même, confronté à l’impossibilité de se faire entendre, le renvoyant à l’impuissance, à la castration. Elle relève la plainte encore vivace d’être brimé par l’interdiction d’usage de la langue des signes, pourtant levée depuis une vingtaine d’années.

 

 

 

Une expérience de sophrologie avec un groupe d'adolescents sourds :

Ce texte a été à la source d'une présentation au Congrès de Sophrologie de Paris, en octobre 2006

Sophrologie et surdité : vers le contournement d'un paradoxe.

Sophrologie et langue des signes : sur le chemin d’une adaptation…

 

 

La surdité est-elle un obstacle à la sophrologie?

Oui, car l'utilisation du terpnos logos oral, fondateur de la méthodologie, ne peut être efficace lorsqu'il est proposé à une population caractérisée par son déficit auditif.

Non, car une adaptation du terpnos logos peut être envisagée de telle manière qu'il devienne perceptible à son destinataire privé d'audition.

 

 

            J'ai rencontré le monde de la surdité il y a presque 15 ans, dans mon cadre professionnel d'enseignement. Remplaçante dans une classe de jeunes sourds profonds, je me souviens du matin de mon arrivée dans l’école spécialisée, où curieuse et inquiète, je me demandais alors comment je pourrais enseigner à ces enfants qui ne m’entendaient pas, ne parlaient pas... Ma découverte de cet univers différent a commencé avec cette rencontre, et se poursuit toujours, s’enrichissant des particularités d’un monde qui évolue « sans le son »…

            Quelques années plus tard, je me suis engagée dans la formation de sophrologie avec le projet sous-jacent de proposer cette pratique aux « sourds ». En effet, côtoyant ce groupe social, il apparaissait évident que la population sourde était socialement tenue en marge de l'accès à des techniques de relaxation et de développement personnel. J’ai ainsi formulé le projet de proposer la sophrologie à des sujets déficients auditifs, me confrontant immédiatement au paradoxe de transmettre de l’information orale à des sujets qui n’entendent pas.

 

            La surdité serait-elle un obstacle, une contre-indication à la sophrologie ?          

 

            Pour cette recherche et dans un premier temps, j'ai partagé plusieurs mois d’expérimentations avec une femme sourde. Nous nous sommes rencontrées une fois par semaine pour vivre ensemble une adaptation de la sophrologie.

            Partant du postulat qui me disait que la sophrologie se vit les yeux fermés, J’ai d'abord proposé et exploré une transmission kinesthésique. J'ai donc imaginé une sorte de code du toucher pour accompagner le déroulé de la séance. En début de séance, je présentais la suite d'exercices en les mimant devant Fabienne, qui avait les yeux ouverts. Puis elle fermait les yeux. Je la guidais alors dans une sophronisation kinesthésique par effleurements tactiles le long du corps. Ensuite, elle réalisait les 2 ou 3 stimulations que nous avions préalablement « répétées » ensemble.

 

            La première conclusion de ces partages était que l'effet de relaxation était bénéfique, mais qu'il était trop difficile d'aller dans le lâcher prise, quand le cadre proposé nécessitait de fournir un effort de mémorisation préalable des exercices. Il fallait explorer une autre piste…

Poursuivant ma réflexion, j'ai accepté l'idée que la sophrologie pourrait se recevoir les yeux ouverts, ou semi-ouverts: il « suffirait » alors d'en proposer une transmission visuelle. La sophrologie ordinaire se vit les yeux fermés et les oreilles ouvertes. Une sophrologie adaptée pourrait peut-être se vivre les oreilles fermées et les yeux ouverts…

            En effet, si dans la population « tout venant », le message relationnel est émis par voie orale et réceptionné par voie auditive, pour la population sourde, le message doit trouver d’autres voies.

            Les sourds, empêchés dans leur réception auditive, (et par voie de conséquence dans leur émission orale), communiquent naturellement par la langue des signes (LSF). Emise gestuellement, reçue visuellement, elle est souvent pour cette population un moyen de communication préférentiel.

           

            C’est alors par cette entrée que je me suis engagée dans une adaptation de la sophrologie pour les sourds.

            Etant moi-même formée à la langue des signes, je me suis projetée à l’utiliser comme support du terpnos. Je me suis immédiatement confrontée à mes limites linguistiques. Mais l’adulte sourde avec laquelle j’avais commencé l’expérimentation étant professeure de LSF, nous avons décentré notre collaboration : j’apporterai la technique de la sophrologie, elle apporterait ses compétences linguistiques, et nous allions construire ensemble un référentiel commun.

            La LSF que j’utilise alors comme support du terpnos est une forme particulière. Cette langue des signes est adaptée dans sa forme, tout comme le terpnos logos épouse une prosodie particulière : elle utilise des gestes « arrondis », dans un espace réduit, plutôt décalé vers le bas du buste, permettant ainsi une attention visuelle « vague » du sophronisant. Elle est également adaptée dans son lexique, de la même manière qu'il existe une terminologie propre de la sophrologie « orale » : la langue des signes utilisée s'appuie en partie sur un lexique existant et en partie sur des « néologismes sophro », que nous avons créés avec le soutien éclairé du professeur de LSF.

            Par exemple, la traduction de « exercice en respiration synchronique » s’est construite autour des signes « exercice » et « respiration ». Chacun de ces signes doit être réalisé avec les deux mains, dans un mouvement symétrique. « Exercice » est signé à la hauteur de la poitrine, « respiration » est signé au niveau du nez. Nous avons choisi de signer « exercice en respiration synchronique » par un geste différent de chaque main, reprenant la moitié de la configuration des signes initiaux, et les associant, dans leur forme et leur emplacement d’origine. Ainsi les concepts d’exercice et de respiration sont représentés par la configuration de chaque main dans leur espace respectif, et la notion de synchronicité est signifiée par la réalisation simultanée des deux signes.

            Les pratiques proposées deviennent alors plus fluides et Fabienne y devient de plus en plus présente, concentrée et détendue à la fois. La conclusion à ce niveau, a été que cette modalité de transmission de la sophrologie permet l'accès à un état de conscience « au bord du sommeil ». Elle permet de fait, de vivre la linéarité de la séance sans avoir à fixer des éléments de mémoire.

           

            Dans un second temps, j'ai eu l’occasion d’intervenir en sophrologie auprès d’un groupe d’adolescents sourds. Ce groupe s'est réuni une fois par semaine, pendant 8 séances.

            Hétérogène quant aux niveaux de surdité, il était composé de 4 filles et 1 garçon. Ces adolescents étaient tous scolarisés dans l’enseignement secondaire, entre 3e et terminale, et en CAP et BEP. Ils avaient entre 16 et 19 ans. Atteints de surdités diverses, certains s’exprimaient uniquement à l’oral, d’autres utilisaient oral ou langue des signes, dans des proportions inégales, enfin d’autres s’exprimaient systématiquement en langue des signes.

            La première expérience de proposition de sophrologie avait été construite avec une seule personne, adulte, maîtrisant très bien les codes linguistiques du français oral et parfaitement ceux de la langue signée. Mais elle devait maintenant s’adapter à une réalité bien différente : un groupe, d’adolescents, ne maîtrisant vraiment ni la langue orale, ni la langue signée.

            La particularité de cette expérience a donc résidé dans la nécessité d'ajuster régulièrement le mode de communication. L'utilisation d'un terpnos « signé » telle que je l'avais pensé précédemment devait immédiatement trouver de nouvelles adaptations!...

 

            Que s'est-il alors passé pendant ces 8 séances ?

 

            Lors de la première séance, les attentes exprimées spontanément par les jeunes ont été de trois ordres: améliorer la communication avec les entendants (ce qui est en lien direct avec leur problématique de base) ; gérer le stress scolaire (ils sont tous en situation exigeante d'intégration scolaire) ; et globalement, se relaxer, se détendre.

            J'ai alors proposé la Relaxation Dynamique du 1er degré.

            Pour m’adapter au groupe, j’ai utilisé un terpnos mixte, parlé ET signé. On a vu plus haut que la proposition de la sophrologie à des sujets percevant pas ou mal le message oral nécessite d’adapter la modalité orale de transmission du message « sophrologique ».

            Face à un groupe de sujets entendants, le message oral, transmis dans sa modalité sonore et perçu auditivement, est pertinent.

            Face à un groupe de sujets sourds tous signants, on peut accepter que le message signé, transmis dans sa modalité spatiale et perçu par le canal visuel, soit pertinent.

            Face à un groupe « mixte », on peut s’interroger sur la pertinence du message « oral-signé », transmis simultanément dans les modalités orales et spatiales : il est alors perçu par les voies auditives ou visuelles, selon les individus, et selon des alternances individuellement variées.

            Mais le message émis est altéré de par sa nature : la superposition de la langue orale et de la langue signée conduit à une production (nommée « français signé ») insatisfaisante et dans sa forme orale et dans sa forme signée. Ainsi, je me suis rendu compte que la prosodie de mon discours oral était parfois en inadéquation avec mon vouloir-dire, car la continuité de ma parole s’était trouvée empêchée par l’utilisation de signes de signification légèrement différente à ceux des mots. Mais de plus, de la linéarité de la langue orale ne s’accordant pas de l’ordre des signes dans la LSF, ma parole me conduit à une production signée souvent non conforme à la syntaxe attendue en LSF.

            Cette forme d'expression me semble pouvoir parasiter l'intentionnalité du message de sophrologie, qui est donnée par un ton particulier de la voix dans sa modalité orale ou par une qualité particulière des signes dans sa modalité signée.

            Le message « parlé-signé » que je dois utiliser pour ce groupe garde-t-il les mêmes propriétés ?

            Cependant, cette forme était un incontournable dans ma préoccupation permanente d'une bonne réception simultanée du message par les différents membres du groupe. Dans ce même souci de compréhension pour tous, le temps du dialogue post-sophronique était également un temps de reformulation dans chacune des deux modalités. Comme lors de toute rencontre dans un groupe composé de sourds et de non sourds, la barrière de la langue est un obstacle plus ou moins évident. L’utilisation par les uns et les autres de l’oral ou du signe, maîtrisés individuellement à des niveaux divers, ne garantit pas la bonne réception de l’information par tous. Je tente de gommer au mieux  cette donnée en reformulant le plus souvent la parole des jeunes, comme dans un rôle « d’interprète », alternativement en langue des signes et en français oral, afin de la rendre accessible à chacun.

 

            Dès le début de l’expérimentation, l’intégralité des séances a été filmée par deux caméscopes sur pied, dans le but de disposer de matériel expérimental : les enregistrements m’ont permis de reprendre en détail les contenus exprimés par les jeunes, ainsi que d’observer mes propres propositions de terpnos.

            Puis, dans le cadre de l’étude universitaire, cette expérience a été évaluée par un questionnaire et un entretien individuel. Les questionnaires soumis aux jeunes devaient mettre en évidence une évaluation éventuelle, formulée dans un écart entre leurs motivations initiales ainsi que des ressentis de changements depuis la pratique de la sophrologie. Ces questionnaires étaient structurés en deux parties. L’une sous forme de questions ouvertes, interrogeait les attendus et les obtenus pour chaque participant, ainsi que leur perception spontanée de changements. L’autre sous forme de questions fermées, a été reprise de l’évaluation que l’Ecole de Sophrologie Suisse propose systématiquement à ses participants à l’issue d’une année complète de participation à un groupe d’entraînement.

            L’analyse de ces données a permis de dégager quatre axes d’évolution : les ressentis corporels, la recherche ou l’acquisition de l’estime de soi, la relation à l’autre ou la communication, et la qualité de vie.

 

Les ressentis corporels

            Aller à la rencontre de son corps au travers de stimulations simples est un des fondements de la méthodologie de la sophrologie.

            Aussi, était-il attendu que la part d’expression des jeunes qui aurait trait au corps puisse être prépondérante. Pourtant, j’ai été surprise de la capacité de ces jeunes à se dire, à parler de leur corps. Certes, il est noté dans la littérature combien les individus sourds peuvent parfois être désinhibés dans leur expression de soi, avec peu de retenue par exemple dans le domaine de la sexualité. Cette attitude serait vraisemblablement à mettre en lien avec une déformation du rôle de la parole, consécutive à la rééducation précoce et quasi permanente dont ils sont l’objet.

            Mais dans le cadre des expressions que ces jeunes ont pu formuler, je n’ai pas eu l’impression qu’il s’agisse du même « symptôme ». J’ai spontanément comparé leur parole à celles d’autres personnes que j’ai pu rencontrer dans des groupes de sophrologie, et j’ai trouvé qu’ils faisaient preuve d’une sensibilité particulière à la lecture des phénomènes à l’œuvre dans leur corps. Dès la première séance, ils ont su caractériser des sensations telle que chaleur ou fourmillement, alors que dans des groupes « tout-venant », les individus évoquent plutôt des « non sensations », se contentant de dire « qu’ils sont bien ».

            Hypothétiquement, je mettrais cette capacité en lien avec deux éléments.

            D’une part, leur qualité de sourd les conduit à une introspection assez naturelle: privés de la perception auditive, ces sujets développent des stratégies de relation au monde favorisant d’autres perceptions sensorielles.

            D’autre part, ces jeunes dont la surdité a été prise en charge précocement, expérimentent depuis plusieurs années des groupes de parole au sein de leurs institutions, ce qui pourrait favoriser une mise en confiance d’emblée dans le groupe, et leur donner accès à une parole relativement libre, déposée dans un cadre identifié comme contenant.

 

La recherche ou l’acquisition de l’estime de soi

            L’estime de soi importe dans la construction identitaire du sujet. Elle représente l’ensemble des attitudes et des sentiments qu’il éprouve à l’égard de lui même, et qui lui permettent la prise de conscience et la connaissance de soi, qui vont orienter ses réactions spontanées comme ses conduites organisées.

            « Ainsi, l’estime de soi n’est jamais une donnée définitive. (…) A l’adolescence, période de reformulation identitaire, les personnes atteintes de surdité sont régulièrement confrontées à des situations susceptibles de menacer leur identité et leur sentiment de valeur personnelle ». (POUSSIN, et SORDES-ADER, (2005), « L’estime de soi chez l’adolescent atteint de surdité congénitale » in Psychologie & Education, pp 39)

 

            La parole de Viviane, un des sujets du groupe, peut nous aider à trouver le lien entre ressentis corporels et estime de soi. Elle nous dit : « la sophrologie, ça m’apprend à aimer mon corps, à faire confiance en moi-même ». Je reformulerais cette parole par « ressentir mon corps me permet de me l’approprier, et habiter mon corps me permet de prendre le contrôle de mon psychisme ».

            Cécile en revanche évoque ses difficultés à « rentrer dans son corps », à le « visiter » mentalement. Elle n’accède vraisemblablement pas à l’état de relaxation attendu. Elle évoque presque systématiquement ses ressentis en référence à ceux des autres « pour moi, c’est comme pour… ». Elle a du mal à porter une parole qui lui appartienne vraiment, comme si elle se connaissait mal, comme si elle n’était pas en lien avec elle-même. Elle semble avoir de réelles difficultés à habiter son corps. Son histoire somatique ne m’est pas connue. Cependant elle porte des stigmates de son histoire, avec un bec de lièvre, une paupière tombante, un port de lunettes sur un strabisme, et des douleurs quasi constantes dans la nuque et le dos. Elle souffre de pertes d’équilibre.

            Son corps, dont elle dit qu’elle ne le sent pas, est pourtant écran de ses souffrances. Il donne à voir à l’autre ce que Cécile sans doute voudrait pouvoir masquer. Alors accepter de le sentir serait peut-être accepter déjà une image de soi « estimable ». Rentrer en contact avec son corps lui donnerait un accès à l’amour de soi, lui permettrait de faire évoluer son estime de soi.

            Anzieu, au travers du concept du Moi-peau, dessine métaphoriquement le lien entre la consistance du corps et la consistance psychique. En « choisissant » de peu sentir son corps, Cécile s’empêcherait ainsi d’accéder à une consistance de soi : c’est pourquoi lors de l’entretien de fin de

dispositif, elle n’identifie pas pour elle un accès à une meilleure confiance en soi.

Parmi les cinq jeunes, elle est la seule à formuler ce statu quo, les 4 autres estimant avoir amélioré leur confiance en soi.

            Rebourg nous permet de faire le lien entre estime de soi et relation, en donnant de l’importance à la constitution de l’estime de soi pour entrer en communication : « Il n’y a pas de communication sans relation; mais de plus, il n’y a pas de relation sans estime de soi ». REBOURG, F. (1993), « La prise en compte de la réalité psychique, l’estime de soi ou les complexes d’insuffisance. Quel choix d’ambiance avec et autour de l’enfant sourd? », in « Les premières journées d’études de l’école intégrée Danielle Casanova » (Argenteuil): « L’éducation des sourds et malentendants. Changement des mentalités et innovations », 3/4/5 février 1993

            Cette affirmation est appuyée par celle de Malet qui, toujours dans le champ de la surdité, affirme que « c’est d’abord avec une image de soi que l’on communique ». MALET, C. (1996), « Responsabilité du psychologue » in VIROLE , Psychologie de la surdité, Bruxelles, De Boeck Université pp 407

 

La relation à l’autre, la communication

            Comme à l’adolescence la quête identitaire est réactivée, la réalité de la surdité vient obscurcir le cheminement du jeune. En effet, un sujet sourd vit quasi constamment la problématique de la rencontre avec l’autre, qui le renvoie à son identité de sujet sourd.

            C’est ainsi que les résultats collectés font état d’une expression prégnante dans ce domaine.

            A la mise en place du dispositif, quatre des cinq jeunes expriment un désir de mieux parler ou communiquer, deux d’entre eux posant cette attente dans le champ de la relation aux entendants.     Et à l’issue de nos rencontres, tous expriment une évolution de leurs relations dans leurs divers systèmes relationnels, l’un de ces systèmes étant clairement spécifié comme celui des entendants.

            Charlotte a suscité mon étonnement par sa réactivité à mobiliser une énergie au service de l’amélioration de la relation. En effet, dès la deuxième séance, elle nous explique comment elle a su prendre du recul dans sa relation avec un de ses professeurs par lequel elle se sentait « toujours » agressée. En voyant cette personne qui d’habitude lui gâchait la vie, elle a pris le parti de se concentrer sur ses mouvements respiratoires, qui lui ont permis de formuler mentalement sa prise de distance avec l’événement.

            Lors de l’entretien de fin de dispositif, elle a longuement exprimé comment son positionnement dans ses relations amicale et familiales évoluait.

            Viviane quant à elle, découvre avec étonnement que ses rapports avec les autres élèves entendants se sont modifiés, pour prendre de la consistance. Elle formule sa capacité à mieux s’intégrer dans le monde social.

            Nathan lui pense qu’il a amélioré sa communication : il avait pu exprimer lors de la sixième séance qu’il avait pris conscience de la nécessité d’annoncer son handicap de communication pour rentrer en relation avec une nouvelle personne.

            Ainsi tous les jeunes ont modifié au moins en partie leur système relationnel.

            Ce résultat positif peut trouver une explication dans un surinvestissement de la problématique de la communication dans leur vie personnelle, mais également scolaire, car ces jeunes sont encore tous suivis en rééducation orthophonique, focalisant bien évidemment sur la parole et la communication.

            Aussi on peut faire l’hypothèse que le dispositif mis en place peut particulièrement faire écho au surinvestissement de ce domaine de la relation, en proposant une évolution vécue en pleine autonomie.

 

La qualité de vie

            Dans le cadre de cette recherche, nous avons observé la qualité de vie comme l’ensemble des conditions qui contribuent à rendre la vie agréable, facile ou confortable. Elles peuvent rentrer dans trois catégories :

- Des conditions propres à l’individu (état de santé, niveau d’étude, adaptation au monde environnant). L’abord de la sophrologie peut influer sur ces items par des interactions diverses.

- Des conditions extérieures (environnement de vie, environnement socio-économique), sur lesquelles la sophrologie n’a pas de prise.

- Et des conditions résultant de l’interaction entre l’individu et son environnement (relations sociales, familiales, revenus, qualité du logement). L’action de la sophrologie est en capacité d’influencer les modes de relation.

            L’évaluation de la qualité de vie s’appuie pour une part sur des éléments objectifs (mesure précise de la perception auditive comme indice d’état de santé), et pour autre part sur des éléments subjectifs (comment le sujet est adapté dans sa vie quotidienne aux conséquences de sa perception auditive déficiente?).

            Un de mes objectifs dans la proposition d’un groupe de sophrologie pour ces adolescents était le mieux-être, par la rencontre avec son corps, pour apprivoiser les stress quotidiens, en particulier le stress scolaire et les difficultés de communication inhérentes à la qualité de sujet sourd.

            Effectivement, des changements sont mis en évidence à la lecture des résultats du questionnaire de fin d’accompagnement. L’augmentation du bien-être général est prépondérante, passant par l’amélioration du calme, du stress et du sommeil. Ces changements sont identifiés spontanément comme mieux-être somatique pour deux des jeunes et comme mieux-être relationnel pour un autre.

            Ainsi, au vu de ces réponses cumulées aux réponses précédentes évoquées dans le champ relationnel, on peut considérer que la qualité de vie de ces jeunes s’est majoritairement améliorée dans la durée de l’expérience.

 

Conclusions

            Il ressort de l’étude de ces 8 séances des évolutions positives dans les quatre axes observés : amélioration des relations (tant dans la sphère familiale, qu'amicale ou scolaire), meilleure gestion du stress de l'école et amélioration sensible du calme et du bien-être global.

On peut donc observer que la pratique de la sophrologie pour ce public sourd, amenant la prise de conscience de vécus corporels, a permis une évolution de l’estime de soi, des relations avec l’autre, conduisant à une amélioration de la qualité de vie du sujet.

            Cependant, même si j’ai pu constater que les jeunes exprimaient spontanément, et souvent avec conviction, des changements survenus dans leur quotidien, comment avancer avec certitude que leur évolution personnelle acquise pendant la période de nos « rencontres sophrologiques » est imputable effectivement à la pratique de la sophrologie ?

            Le cadre de cette recherche étant réduit à la fois dans le temps et dans sa population, ses conclusions sont à garder dans ce strict contexte. Il serait particulièrement intéressant, pour préciser les résultats collectés et valider l’hypothèse de la sophrologie auprès des sourds, d’envisager une étendue de l’expérimentation en durée et/ou en effectif.

            En conclusion, je retiens de cette expérience d'une part la richesse des partages que ces jeunes m'ont offerts, mais aussi l'avancée qu'elle me permet dans ma réflexion sur l'adaptabilité de la sophrologie.

            Nous pratiquons la sophrologie, construite autour du terpnos logos: la parole qui porte, la parole qui conduit vers... Implicitement, nous nous appuyons sur nos mots pour toucher l'Autre dans sa conscience ou au bord de son inconscient.

            Mais quels en sont les canaux de transmission? Quels en sont les canaux de réception? Notre oreille à nous, les entendants, se laisse bercer par le terpnos « logos » pour permettre à notre conscience de se laisser toucher... Mais quand l'oreille n'a pas toutes ses facultés, l'œil lui tend la main pour conduire jusqu'à elle un terpnos « kinos »...

 

Suite de cet atelier le 31 Mars 2012 en explorant les « pratiques » et leur mise en place.

 

Isabelle Dumazet le 08/10/2011


 

[1]              VIROLE, B. (1990), Figures du silence, Editions Universitaires

[2]              VIROLE, B. (1996), Psychologie de la surdité, Bruxelles, De Boeck Université, pp 82

[3]              VIROLE, B. (1996), Psychologie de la surdité, Bruxelles, De Boeck Université, pp 83

[4]              Op. cit.

[5]              Op. cit., pp 220

[6]             POIZAT M., (2001) in PELLION, F., Surdité et souffrance psychique, Tours, Ellipses, p 28

[7]          POIZAT M., (2001) in PELLION, F., Surdité et souffrance psychique, Tours, Ellipses p 30

[8]              VIROLE, B. (1996), Psychologie de la surdité, Bruxelles, De Boeck Université, p30

[9]              Op. Cit., pp 32

[10]            Op. Cit., pp34

[11]            LABORIT, M.F (2001), in PELLION, F., Surdité et souffrance psychique, Tours, Ellipses, pp 45

 

Suite

Cet atelier pratique a fait suite ou écho à l'atelier "Sophrologie et surdité" de la précédente journée de la Parenthèse, dans lequel nous avions surtout échangé de la surdité, dans ses données physiologiques et ses conséquences dans le quotidien des personnes sourdes et de leur entourage.
Pendant cette rencontre-ci, j'ai souhaité ouvrir à une sensibilisation corporelle du vécu de la surdité.

J'ai donc proposé 3 séances :

- pour jouer avec notre perception auditive: une séance de RDC2, avec focalisation sur l'oreille.
Quelles sensations, quels mouvements, quelles tensions de l'oreille je ressens, lors de la production de sons différents (que j'émettais en me déplaçant dans la salle avec triangle frappé, papier cellophane froissé, percussion d'un tambourin) ?

- pour aborder notre perception kinesthésique: 2 par 2, tour à tour, vivre et faire vivre une sophronisation kinesthésique

- pour ouvrir notre pratique à d'autres possibles: une séance de RDC2, avec focalisation sur la vue.
Cette pratique se termine par un terpnos en silence: après la RD2, je propose aux sophronisants de garder les yeux semi-ouverts, pour vivre 2 exercices simples de la RD1 (hémicorps et rotations axiales), que je mime devant eux, pour qu'ils en suivent l'accompagnement visuellement, et non plus auditivement, comme nous en avons l'habitude.

Les temps d'échanges qui ont suivis ont été riches, ouvrant de nouvelles portes dans nos pratiques.

 

Isabelle Dumazet – 27ème journée du 31 mars 2012

 

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