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psychologie & sophrologie en oncologie

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

Psychologie et sophrologie en oncologie : les voies d'un possible travail d'articulation

 

Psychology and relaxation therapy in oncology: a possible complementary work

 

E. Dudoit • E. Lheureux • L. Dany • F. Duffaud

Reçu le 15 octobre 2011 ; accepté le 2 février 2012 © Springer-Verlag France 2012

 

Résumé La sophrologie occupe une place de plus en plus importante parmi les pratiques qui se développent au sein des soins de support en oncologie. À partir dun dispositif pluridisciplinaire (psychologie clinique, psychologie sociale et sophrologie), nous avons souhaité éclairer lexpérience du recours à la sophrologie et linscription potentielle de ce type doffre de soins de support en oncologie. Lanalyse de données recueillies auprès de patients met en évidence que la sophrologie permet de « suspendre » pour un moment le temps de la maladie en permettant une baisse des tensions et en favorisant une centration sur les dimensions du bien-être. La présentation de vignettes cliniques (psycho­oncologue et sophrologue) met en évidence le travail darti­culation qui peut opérer dans la prise en charge des patients. Les fonctions, le cadre et les limites possibles de ce travail darticulation sont discutés.

Abstract Relaxation therapy (sophrology) is playing an increasingly significant role among developing supportive care practices in oncology. With a multidisciplinary approach (clinical psychology, social psychology and relaxation the­rapy) we aim to increase awareness of the use of relaxation therapy and the potential endorsement of this type of suppor­tive care in oncology. Analysis of data collected from patients highlighted that relaxation therapy allows time to be momen­tarilysuspended, by reducing stress and focusing on cente­ring the dimensions of well-being. The introduction of clinical case reports (from psycho-oncologists and relaxation thera­pists) highlights the joint collaborations that can be used in the management of patients. The functions, the scope and the potential limitations of these joint collaborations were discussed.

Au cœur des stratégies thérapeutiques de lutte contre le cancer, nous trouvons un ensemble de soins non médicaux, regroupés sous le terme de soins de support, qui connaissent un essor important [18]. Ces soins engagent de nombreux acteurs qui ont pour but ou mission de « restaurer » le bien-être des patients, de les accompagner au travers des événements de la maladie et de leur proposer, par exemple, un ensemble de techniques psychologiques ou psychocorporelles.

La sophrologie occupe une place de plus en plus impor­tante parmi les pratiques de type relaxation1 qui se dévelop­pent au sein des soins de support. La sophrologie a pour but damener lêtre humain à vivre en harmonie avec son envi­ronnement à la fois psychique et physiologique [4]. La phi­losophie de la sophrologie est sous-tendue par une adhésion aux systèmes complexes (cf. système qui comprend de nom­breux éléments liés que lon ne peut étudier séparément et qui nécessite une approche globale). Pour les «thérapeutes », il sagit de révéler ou dharmoniser la relation corpsesprit en agissant à la fois sur le corps par des massages-bien-être2 et par la sophrologie. Sil y a une harmonie dans la respira­tion et une cohérence des schèmes mentaux lors des visuali­sations, le patient pourra alors trouver à lintérieur de lui les forces à la fois dapaisement et de dynamisme face à lhistoire de sa maladie [9].

(1 Le terme de sophrology est peu utilisé en langue anglaise. Ainsi, aucune référence bibliographique ne peut être identifiée lorsque lon associe sophrology à cancer dans les bases de données bibliographi­ques les plus courantes (cf. Medline, Psycinfo ou ScienceDirect). La sophrologie sinscrit, plus largement, dans les techniques de relaxation (e.g., relaxation therapy), soit les techniques qui induisent un état de relaxation physique et psychique [13]. Létude de ces techniques de relaxation a porté, en particulier, sur leurs effets, sur la réduction des effets des traitements [13].

2 La réalisation de massages nest pas généralisée dans la pratique.)

Le développement de la sophrologie au sein des services doncologie nest pas neutre pour les psychologues. La ques­tion « traditionnelle » du territoire spécifique alloué aux dif­férents professionnels peut saccompagner, dans ce contexte, dune réflexion sur la complémentarité potentielle des cadres dintervention proposés aux patients. Ce type de démarche est particulièrement heuristique, selon nous, car elle nous oblige à questionner la légitimité des offres de soins dans le contexte de la maladie cancéreuse au-delà de certains a priori qui viseraient à légitimer de facto ces offres [5,8].

Lobjectif de cet article est de rendre compte dune expérience de coordination-réflexion associant la psycholo­gie et la sophrologie dans le cadre dun service doncologie médicale et de soins. Un groupe de travail pluridisciplinaire, comprenant un psychologue clinicien, une sophrologue et un psychosociologue, a été constitué au sein du service donco­logie médicale du CHU de La Timone (Marseille), pour éclairer, à partir de différents regards et méthodes, lexpé­rience du recours à la sophrologie et linscription potentielle de ce type doffre de soins de support au sein de ce service. Plus précisément, il sagissait, dune part, de recueillir des données sur le contenu expérientiel des patients lors des séances de sophrologie, dautre part, de mettre en perspec­tive, à partir de vignettes cliniques (portant sur un même patient suivi simultanément par le psychologue et la sophro­logue), le travail « darticulation » qui peut se mettre en œuvre auprès dun patient entre le psychologue et la sophro­logue au sein dun service doncologie.

 

 

Expérience de la séance de sophrologie : données exploratoires

Méthode

Lexpérience de la séance de sophrologie a été étudiée à laide dune fiche « qualité » élaborée par le groupe de tra­vail pluridisciplinaire afin daccompagner la mise en œuvre de lactivité de la sophrologue au sein du service. Cette fiche a une double fonction :

   rendre compte de lactivité de la sophrologue ;

   recueillir des données de type « expérientiel » sur le vécu des séances par les patient(e)s.

Cette fiche se veut « brève » car elle est proposée aux patients à la suite de leur séance de sophrologie. Il sagit de recueillir une information en produisant le moins de contraintes pour les patients. Les informations recueillies sont :

   lidentité du patient ;

   la date de la séance de sophrologie ;

       les trois mots qui viennent à lesprit du patient à lissue de sa séance (associations libres) ;

       la ou les raisons qui ont conduit le patient à participer à cette séance : à partir dune liste de 11 propositions, le patient coche la ou les cases correspondant aux raisons quil associe à sa participation ;

       le niveau de satisfaction vis-à-vis de la séance (sur une échelle en 11 points allant de 0 « aucune satisfaction » à 10 « satisfaction totale ») ;

       une question sappuyant sur un indicateur de type Patient Global Impression of Change (PGIC) [10] qui évalue limpression globale de changement pour le patient. Le patient répond sur une échelle à sept niveaux (de 1 = très forte amélioration à 7 = très forte aggravation). Nous avons adapté la formulation de la question afin quelle permette une autoévaluation de lévolution globale de létat physique et/ou psychologique entre le début de la séance et la fin de la séance.

 

Résultats

Les données que nous présenterons portent sur les fiches de 30 patients différents. La période de recueil sétend sur deux mois à raison de deux jours de présence hebdomadaire de la sophrologue. Ces patients sont majoritairement (n = 23 ; 76,7 %) des patientes, ils sont âgés de 53,4 ans en moyenne (écart-type = 16,24). Le niveau de satisfaction moyen se situe à 8,28 (écart-type = 1,41) ; limpression globale de changement se situe à 2,50 (écart-type = 0,79) et indique, en moyenne, une amélioration de létat physique/psycholo­gique des patients.

Lanalyse des associations libres produites par les patients nous a permis de faire émerger différentes catégories théma­tiques (Tableau 1). Une première catégorie de termes renvoie à lexpression dun état intérieur associé à la détente et au bien-être, au fait dêtre relaxé et tranquille. Une deuxième catégorie concerne lidée dune baisse des tensions, du retour à un état antérieur dans lequel la maladie (cest une hypothèse) est moins présente. Plusieurs termes traduisent cette idée : soulagement, apaisement, décontraction, etc. Dautres termes servent à qualifier la séance dans ses carac­téristiques et son déroulement : calme, respiration, voix douce, etc. Enfin, une dernière catégorie concerne les termes qui renvoient à des états négatifs : souffrance, stress, etc.

Trois raisons sont particulièrement retenues pour expli­quer la participation aux séances de sophrologie (Tableau 2). Les deux raisons les plus évoquées concernent le bénéfice potentiel attribué à la séance : évacuer le stress lié à la maladie ou lenvie de se décontracter. La troisième raison concerne ce que lon pourrait nommer un « adressage », cest-à-dire la participation suite à la proposition dun soignant. Viennent ensuite des raisons moins évoquées qui renvoient à la recherche d’un temps pour soi, en dehors de la maladie et des raisons qui touchent à un « prendre soin » qui sinscrit à un niveau physique et psychologique. Dautres raisons, moins évoquées, relèvent de la découverte du dispositif, de son corps sous un autre angle ou encore un travail sur le lien corpsesprit.


 

 

 

Tableau 1 Évocations libres produites à la fin de la séance.

État intérieur (34)a               Détente (11), bien-être (8), relaxation (6), tranquillité (2), serein (1), légèreté (2), plaisir (2),

bonheur (1), paix (1)

Baisse des tensions (14) Soulagement (4), apaisement (3), décontraction (1), lâcher (1), vider son esprit (2), relâchement (1),

oublier (1), évasion (1)

La séance (14)                   Calme (4), respiration (2), voix douce (1), visualisation (1), efficace (1), découverte (1),

extérioriser (1), fleur (1), surprenant (1), fluidité (1)

Les états négatifs (7)     Souffrance (1), stress (1), manque dair (1), crispation (1), difficulté (1), problème de sommeil (1),

agréable (1)

a Le chiffre entre parenthèses correspond à la fréquence dévocation de la catégorie ou du terme.

 

Tableau 2 Raisons sélectionnées comme ayant participé au choix de faire la séance de sophrologie (plusieurs choix possibles).

 

Nombre (%)

Évacuer le stress lié à la maladie

21 (70,0)

Envie de se décontracter

18 (60,0)

Proposition dun soignant

16 (53,3)

Avoir un moment pour soi

11 (36,7)

Avoir un temps « en dehors » de la maladie

11 (36,7)

Prendre soin de mon corps

11 (36,7)

Prendre soin de mon esprit

9 (30,0)

Curiosité, envie de découvrir

9 (30,0)

Faire le lien entre ce que je ressens dans mon corps et dans ma tête

9 (30,0)

Découvrir son corps autrement

6 (20,0)

Raisons sélectionnées en cochant la case correspondante parmi

une liste de 11 raisons. Une proposition « autre » était proposée.

Seule une personne l’a cochée.

 

 

Le questionnement systématique des bénéficiaires des séances de sophrologie nous renseigne sur linscription de cette nouvelle « offre de soins » dans le service et vise à objectiver les conditions générales de sa mise en œuvre. Par contre, cette option méthodologique ne nous permet pas daccéder aux processus en jeu dans ce dispositif et à la manière dont les professionnels concernés se sont appro­priés ce dispositif et lont mis en œuvre. Les vignettes présentées ci-après visent à répondre pour partie à ce manque. À travers la situation de Mathieu (le prénom a été modifié), chaque professionnel (psychologue, sophrologue) va successivement présenter le travail darticulation qui sest mis en œuvre pour ce patient à partir de son champ de compétence et de sa pratique.

 

 

Situation de Mathieu,

le regard du psychologue

Mathieu, 55 ans, est reçu dans le service doncologie médi­cale et de soins palliatifs dans le cadre de douleurs séquel­laires de type neuropathique suite à une chirurgie dun léio­myosarcome occipital avec greffe cutanée. La douleur influe son moral au quotidien et a été évaluée sur une EVA à 56, mais les pics douloureux sont permanents dans la journée. Mathieu se plaint également dun préjudice esthétique influençant grandement sa vie quotidienne. Il ne peut plus sortir sans sa casquette et souffre dun psoriasis important sur la surface du corps. Cest à la demande du professeur du service que je reçois Mathieu.

Il dit demblée ne pas adhérer à la psychologie. Toutefois, il dit quil est au bout du rouleau et a vraiment besoin daide. Lors de notre première rencontre, je vois un homme fatigué, exténué dont les douleurs et lanxiété sont à la limite de le déborder à chaque parole. Il me demande si je peux quelque chose pour lui, et je lui dis que lécouter, essayer de comprendre ce qui ne va pas pourra peut-être nous amener à une nouvelle thérapeutique. Il acquiesce et me dit quil est quelquun de « cartésien », de « carré » ou encore de «pragmatique ».

Mathieu me raconte combien il était heureux de faire par­tie de larmée et que cest ce qui la sauvé : « Vous compre­nez, avoir été abandonné 15 jours après ma naissance, il me fallait un cadre ». Je lui demande alors de men dire un peu plus sur cet abandon, et il me dit que ses parents nont pas pu le garder, quil a été élevé par ses grands-parents et que cette première blessure ne sest jamais refermée : « Mais cela ne m'a pas empêché de continuer, ilfallait avancer. Vous voyez, il ne fallait pas trop s'écouter ». Mathieu est fier de son passage à larmée en tant que soldat, puis en tant que sous-officier : « Ca m'a formé à être un homme, un métier physique ». Mathieu se plaint des multiples spécialistes qui le prennent en charge, tant sur le plan dermatologique que sur celui de la cancérologie et de la douleur. Il me montre son crâne et me dit : « On doit attendre, car ces douleurs viennent du fait quon a coupé les neurones [plus exactement laxone] et que les douleurs resteront là longtemps avant que tout cela se referme ».

Lors des entretiens, Mathieu essaie de garder la maîtrise, surtout quand je lui demande sil est anxieux, il me regarde en disant : « Qui ne le serait pas ? Vous vous rendez compte, voilà ce quils mont fait, mais sans cela je serais mort. Mais est-ce que ça vaut le coup de vivre comme ça ? ». Il me parle assez longuement de sa famille et du mal quil fait aux siens. Il est très énervé et fatigué. Il fait chambre à part et dit ne plus supporter ses petits-enfants qui viennent le voir. Lors de ce premier entretien, il est logorrhéique, je parle très peu. Lorsque je lui signifie, au bout dune demi-heure, que lentretien est terminé, il me remercie, me dit que ça lui a fait du bien et nous reprenons contact pour la semaine suivante.

Nous nous verrons ainsi avec Mathieu pendant trois mois exactement. Les séances senchaînent sans que je puisse trop intervenir. Je lécoute, cela semble le satisfaire. Il me raconte comment il peut maîtriser sa douleur, son insomnie ou comment, à dautres moments, il est débordé par celles-ci. Il revient très souvent sur son travail, il me dit être « obsédé » par ce dernier. Il était responsable me dit-il : « Vous compre­nez, si je ne suis pas là quest-ce qui va se passer ? Jai un contrat moral avec mon patron ». Au fil des entretiens, je ne sais vraiment pas ce que je peux apporter à Mathieu. Je repère bien une relation dobjet de type obsessionnel, une tentative de maîtrise de sa vie, de la douleur ou, plus large­ment, de ce qui lui arrive. Il ne sort plus. Il a honte et ne veut plus engager de relations, cest « trop dur » dit-il. Je linvite cependant à essayer de tisser des liens. Je linvite à réviser son enfance, son adolescence, mais pas grand-chose ne vient si ce nest des banalités, du factuel. Jai la sensation quil me met loin de lui comme si je ne pouvais pas comprendre. Le sujet supposé savoir que je pourrais représenter ne semble pas advenir ici, ou du moins je ne le perçois pas.

Je remarque que, le plus souvent, ses plaintes touchent le corps et que le fait de parler du corps ne lamène pas à modi­fier cette image du corps. Il y a là quelque chose qui semble vraiment stérile. Lorsque je me fais plus insistant sur les sensations de ce corps, il botte en touche. Il me parle de ses timbres et de son garage qui lui servent de refuges. Il me dit quil na plus « lâme à ça ». Outre la poésie de lâme à ça, jentends bien quil y a quelques soucis entre la psyché et le réservoir pulsionnel. La difficulté de Mathieu à nommer les affects viendrait peut-être du manque de lien entre repré­sentation de choses et représentation de mots afin quadvien­nent des représentations conscientes. Cet affect est-il détaché et renvoyé au garage, entre les collections de timbres ? À cet instant, je risque le fait de lui proposer un accompagnement sophrologique. Mathieu me regarde et a une réticence : « Je naime pas trop ça, je ne comprends pas, je suis déjà allé voir un psychologue ! Mais enfin vous êtes docteur » me dit-il. Je sens bien que le signifiant docteur est important pour lui. Je suis psychologue, mais je suis à ranger parmi les soignants puisque je suis « docteur ». Et là, je lui « pres­cris » de la sophrologie. Je lui dis : « Écoutez, je pense vrai­ment que ça nous aidera et quon pourrait gagner énormé­ment de temps ». Il me répond : « Si vous voulez. Mais comment fait-on ? ». Nous organisons ainsi quelques séan­ces où la sophrologue du service va travailler avec lui, et juste après je viendrai là comme un renfort, sous la forme dun étayage psychologique.

Après la première séance de sophrologie, je rencontre Mathieu et je suis très étonné de retrouver devant moi un homme émerveillé. Il me dit que ça lui a fait énormément de bien et que des « choses se sont passées ». À chaque fois,  Mathieu semble de plus en plus calme malgré des plaintes récurrentes concernant ses douleurs quon narrive pas à gérer. Avec la sophrologue, nous faisons alors appel à un médecin algologue du service afin de voir sil ny a pas un traitement médicamenteux pour calmer ses douleurs. Mathieu se sent à ce moment-là dans un tissage relationnel assez fort. Il doit voir lalgologue, la sophrologue, le psycho­logue en espérant que tous ces « ogues » puissent quelque chose pour lui. Les séances se poursuivent et les douleurs baissent. Mathieu qui avait une grande difficulté, voire une impossibilité, à me parler du monde de ses émotions, sans pour autant être alexithymique, commence à énoncer quel­ques émotions. Il me dit : « Vous savez, vraiment jaime ma femme ». Il me parle de cet amour pour elle. Il me parle de ses enfants. Il me dit quil est inquiet pour son fils qui risque un retrait de permis et ça le met très en colère. Nous travail­lons sur cette colère, nous travaillons sur la place du père. Il mavoue quil nen sait pas grand-chose parce quil na de ce père que la représentation de larmée. Je linvite à men par­ler et bien sûr il me fait une description quasi stéréotypée de larmée. Je lui rappelle combien il y avait quand même de lamour, des liens et combien cest important que de pouvoir parler entre hommes. Mathieu me prête certains pouvoirs. Je suis le sujet supposé savoir. Mais ce qui est étonnant, cest que ce ne sont pas les séances de psychothérapie qui louvrent, mais bien les séances de sophrologie. Tout se passe comme si la sophrologue lui permettait douvrir de nouveaux espaces, de pouvoir les loger en lui, et quensuite avec la parole il puisse rendre compte à un « maître » pour valider ses nouveaux espaces à lintérieur de lui. Je joue le jeu en parlant avec la sophrologue et je deviens le « validant » de nouvelles découvertes. Mais est ce que le « validant » est le sujet supposé savoir au sens psychanalytique ? À y regar­der de plus près, il semble que ce ne soit pas le cas. En effet, cest lors des séances de sophrologie que des « choses se sont passées ». Ainsi, cest la sophrologue qui met au travail le sujet de linconscient.

Ces moments sont dune grande intensité. La sophrologue me rapporte quà une séance il sest mis à pleurer. Pour ma part, je nai pas droit aux larmes, juste le droit à des yeux qui brillent sur : « Peut-être que je nai pas tout compris de la vie ». Je dois bien avouer que je suis dune petite aide pour Mathieu, mais mon travail de « validation » en lien avec les séances de sophrologie semble extrêmement important pour son avancement, et nous continuons ainsi. Jessaie de lorienter vers la question du psoriasis, vers cette question de laltération de la surface de sa peau. Je vois bien que quelque chose dinconscient le déborde et que ça passe par la peau, quelque chose quil voudrait exprimer, malheureu­sement rien ni fait, le psoriasis reste, tout a cédé sauf cela.

À la troisième séance, quand je lincite à me parler de ces choses, il me dit : « Voilà, jai vu dans une pièce un homme et une femme qui faisaient lamour ». Je pense, à ce moment-là, à la scène primitive, mais ne sachant quen faire, je laisse sa parole circuler sans intervenir. Il me dit : « Je nai pas connu mes parents, mais il se peut que ce soit eux, enfin je crois que cest eux, enfin ils leur ressemblaient pas, vous savez mais, mais cest eux ». Cest comme si Mathieu avait recréé, retrouvé, reconstruit quelque chose de cette enfance qui lui manquait, quelque chose sur lequel il peut sarc-bouter. La séance se termine et on poursuit ainsi pendant quelques séan­ces. Ici la question du transfert semble se nouer, Mathieu minvestit davantage et déroule sa parole. Il est maintenant assuré de loreille bienveillante que je représente. Mainte­nant Mathieu se délie en parlant autant quen ressentant.

Lors de la dernière rencontre avec Mathieu, jai vu un homme très bien habillé, portant un borsalino, les cheveux un peu plus longs que daccoutumée ; il ma regardé en sou­riant, en disant simplement : « On a fait un bon travail, hein docteur ? ». Je lui ai dit effectivement quil était transformé, il me dit : « Maintenant, je prends le temps. Je reconduis un peu, mais surtout jai regagné mon lit conjugal, jai dit à mon fils que ce nétait pas bien important toutes ces histoires-là de plus avoir de permis, mais quil fallait faire très attention. Jaime beaucoup mes petits-enfants, mais je reconnais quils font du bruit et que cest la vie. Jai repris mes timbres mais je nai plus la fougue davant, ça minté­resse moins dêtre là comme ça dans mon garage avec mes timbres. Je crois que je prends plaisir à rencontrer la vie et les autres ». Au moment de partir, il se retourne, demande après la sophrologue et je lui dis quelle nest pas là ce jour. Il me dit : « Dites-lui combien elle était importante. Remerciez-la bien, car cest grâce à elle aussi que jen suis là ». Je souris et lui dis : « Cest surtout grâce à elle, elle a permis de loger à lintérieur de vous des choses qui avant vous faisaient peur et qui maintenant sont tolérables ». Et il termine simplement en disant : « Oui, il ny a pas besoin de gérer la vie pour vivre ».

 

 

Situation de Mathieu,

le regard de la sophrologue

Le psychologue ma présenté Mathieu alors quil était suivi depuis quelque temps déjà. Le psychologue ma précisé devant Mathieu que du côté du cœur et de la poitrine, il y avait un gros nœud. Jai vu Mathieu une première fois, il parlait avec précipitation et angoisse, mettant bout à bout des parcelles de son histoire sans ordre apparent : travail, famille, environnement, maladie ou dépendance. Jai fait ce jour-là une séance de base, visant à établir une relation de confiance. Mathieu « mélangeait » beaucoup de choses sur son parcours pour que jarrive à travailler sur un endroit pré­cis. Les douleurs persistantes auxquelles était confronté Mathieu empêchaient toute relaxation dynamique physique. Après une introduction dusage, je pratique une sophronisa­tion de base3 avec lecture lente du corps et une respiration ventrale, Mathieu ayant une pathologie qui ne permettait pas davantage. Je lui ai fait pratiquer une activation intraso­phronique4 qui consistait simplement à serrer le poing dune main à linspire puis à relâcher à lexpire. Il sagissait dapprécier la sensation en mettant laccent sur lempreinte laissée par la contraction à lintérieur du corps ; de ressentir les sensations diverses que le corps détendu a enregistrées, mains, bras, voire mâchoire ou ventre.

Cette activité a été suivie de respirations lentes avec pro­position de mots de détente en « libre choix ». Mathieu était conduit à écouter le ressenti, à sen imprégner, à le garder en mémoire en soi afin de pouvoir le retrouver sans difficulté. Ensuite nous avons effectué un retour tranquille au moment présent par une réactivation douce du corps. Cette séance, qui a duré environ 25 minutes, la détendu. Mathieu parlait de façon plus « cohérente » et reposée. Il a souhaité conti­nuer et nous avons convenu de nous retrouver la semaine suivante, après lentretien avec le psychologue.

Lors de la deuxième rencontre, Mathieu était plus confiant, mais cependant pas moins tendu. Il sétait écoulé en fait deux semaines entre les deux séances. Mathieu reprit plus en détail les mêmes sujets que la première fois, mani­festant une confiance bien établie. Son travail lobsédait bien quil ne se soit pas senti capable de le reprendre. Ses préoccupations professionnelles le poursuivaient même la nuit. Je lui demandais alors de me donner des détails sur lesquels il pensait que nous pourrions travailler en respectant sa priorité. Il narrivait pas à décrocher de ce lieu quil savait ne plus jamais revoir. Il ne pouvait concevoir que cela sarrête aussi brutalement sans quil lait choisi. Il se sentait incapable de savoir sil était soulagé ou stressé de ne plus y aller. Je lui demandais alors sil se sentait bien chez lui et entouré, sil trouvait du plaisir à y rester, sil avait de quoi soccuper lorsque sa santé lui permettait quelques loisirs. Il me dit alors que sa femme et lui sentendaient parfaitement bien, que le couple avait toujours bien fonctionné, et très vite il me dit que leur sexualité sétait arrêtée lors des premières interventions à lhôpital. Il me précise quaprès discussion avec sa femme, il a décidé « par respect pour elle » quil ne la toucherait plus tant quil serait malade. « Sans frustra­tion » me dit-il. Il reprendra ce thème lors de la séance suivante.

(3 La voix du sophrologue induit un premier état de détente ouvrant la porte à toutes sortes dévolutions (en particulier un relâchement musculaire entraînant une modification du niveau de vigilance). Cette technique consiste en une prise de conscience des différentes régions ou systèmes corporels, puis du corps tout entier. Elle peut se pratiquer debout ou assis ou plus rarement en position allongée. Elle permet rapidement et à elle seule un relâchement musculaire et une détente mentale. Si elle est appliquée seule durant la séance, elle peut servir de relaxation flash ou relaxation minute, facilement réalisable dans le quotidien [9].

4 Frontière entre la veille et le sommeil où le système de perceptions pourra être activé.)

 

Il me parle de ses enfants et de ses rapports avec sa famille qui lentoure de beaucoup damour : « J'ai de la chance de ce côté-là ». Il me raconte également son jardin dans lequel il ne va plus trop souvent, le traitement entraînant une grosse fatigue, de plus, il na plus le courage de grand-chose. Il ne fait plus de marche non plus et fait peu dactivités avec sa femme qui ne sort plus beaucoup, elle-même, afin de laccompagner dans sa maladie.

Jai pratiqué une séance plus approfondie, en essayant de reprendre certains mots que Mathieu avait lui-même utilisés plusieurs fois, en veillant à les inclure dans des phrases posi­tives concernant toujours la détente corporelle. Je choisissais une séance de détente dans une nature boisée. Après une sophronisation de base, une respiration un peu accentuée, jai choisi de lui proposer un scénario qui reposait sur une ballade dans un bois avec description du chemin sans obsta­cle, souple mais suffisamment ferme pour ne pas trébucher, avec écoute du vent dans les arbres. Un bruit de couloir se fait entendre, assez violent avec des personnes qui parlent fort. Jinvite Mathieu à se centrer sur la nature, laissant les bruits de la ville au loin. Nous restons un moment au bord dun ruisseau pour saisir toutes les sensations évoquées par la caresse de la brise, la douce chaleur du soleil sur la peau, le contact avec la terre et les feuilles sous les mains, le bruit de leau. Vivre pleinement linstant présent. Puis après avoir apprécié longuement les éléments, nous reprenons le chemin du retour non sans garder dans toutes les parties de notre corps la sensation de ce bain de nature et de tranquillité. La  Désophronisation a été un peu longue tant la détente fut grande. Mathieu était ravi de cette séance, car il se sentait parfaitement calme et serein, ayant bien ancré en lui ces sensations. Je lui proposais alors de garder à lesprit quà chaque exercice de respiration quil pourrait faire à la maison (en reprenant cette image), il pourrait retrouver cet état de détente et quil pouvait y penser. Nous évoquions ainsi  dautres possibilités de petits mécanismes à mettre en place seulement si cela ne représentait aucune contrainte.

À la séance suivante, Mathieu est agité. Dès les premières minutes dentretien, il « déballe » toute une série dévéne­ments qui, disait-il, lont traumatisé depuis son enfance. Le discours change : plus orienté, plus chronologique, partant de la petite enfance. Il parle de son abandon à 15 jours, du fait quil a été confié à ses grands-parents, de ses croyances, de ses amours et angoisses. Ce passé prend place comme « gestation » de la maladie. Pourquoi là et ce jour-là ? Sans doute la psychothérapie avait fait son œuvre, peut-être était-ce le moment. Je constatais que nous navancions que très lentement et que ses barrières sérigeaient à nouveau dès quil se retrouvait seul. Il me certifiait que le calme reve­nait plus facilement, mais effectivement il avait du mal à se sortir de ses pensées angoissantes et circulaires.

Il me précise quil a fait un peu dexercices et quil a pu sortir aussi avec sa femme. Ils nétaient pas allés bien loin, surtout dans le jardin, mais cétait déjà beaucoup pour eux. Je décide de faire une séance un peu plus ciblée sur ce que je venais dentendre. Je précise à Mathieu que sil sent un désa­grément pendant la séance il est libre de me le faire savoir et dinterrompre la séance à tout moment. Après une lecture corporelle et un travail sur le souffle, je pratique une visualisation5 laissant entrevoir une porte et ses multiples possibles.

Nous avons repris le même chemin de départ que notre promenade en forêt pour garder un endroit connu. Laissant suffisamment despace à limaginaire, je veille à ce que la sécurité affective et émotionnelle soit garantie en mettant des garde-fous, afin que les images naissant de cette « prome­nade » ne puissent en aucun cas représenter un danger ou une source dangoisse mais bien une mise à distance des événe­ments en toute sérénité. Lharmonisation du corps et de lesprit avec une sensation de paix nous a guidés tout le long du cheminement intérieur.

Jai mis Mathieu dans un chemin où il a pu prendre contact avec ses mémoires, nayant pas dintention particu­lière sinon de le conforter dans lidée de regarder ce quil mavait raconté en étant seulement spectateur de loin. Les mots étaient les siens, les faits nullement suggérés, il est allé là où il a voulu et je ninduisais rien dautre quun lieu propice à cette rencontre. Je décrivais un environnement serein, mais le reste lui appartenait : couleurs, endroit, décor, personnes présentes ou non. Je veillais simplement à le laisser aller en toute indépendance là où ses souvenirs le conduisaient, lassurant dun accompagnement très proche constant et sécurisant. Lorsque nous sommes revenus de notre promenade, jai simplement suggéré à Mathieu de regarder ses pieds, les ressentir souples et bien ancrés sur le sol. Puis nous avons terminé la séance comme il est dusage. Un grand silence a suivi.

(5 « Les méthodes de visualisation ou dimagerie mentale sétayent sur une suggestion dimages chez des patients en état de relaxation. Elle a pour objectif dapprofondir la relaxation en induisant une perception agréable, de permettre un retour aux expériences passées ou une anticipation du futur, et de stimuler limagination et lacquisition de nouveaux mécanismes dadaptation » [17].)

 

Mathieu nen revenait pas lui-même des images quil avait pu voir sans toutefois les expliquer. Il a fallu un temps de pause pour reprendre lancrage dans la réalité du lieu. Il avait aperçu un couple qui faisait lamour. Il avait quitté ce couple puis était revenu et le couple se tournait alors le dos : « Qui pensez-vous que jai vu ? », me dit-il. Une petite vague de panique menvahit quelques fractions de secondes. Je nen savais rien et navais nullement lintention de lui sug­gérer quoi que ce soit : « C'est une excellente question et vous avez toute la semaine pour y réfléchir» en lui suggérant den parler au psychologue lors du prochain rendez-vous puisquil le voyait avant moi : « Je suis sûr que ce sont mes parents ».

La séance ayant duré un temps assez long, nous nous sommes quittés sans préciser quand se revoir, Mathieu avait des rendez-vous incertains et rappellerait. Il paraissait très ancré, porteur dune ouverture à explorer. Trois séances ont été nécessaires pour « dénouer» ce que Mathieu a bien voulu me livrer, et ce sur quoi travailler. Au cours de ces séances, jai pratiqué une progression plus rapide que prévue, mais Mathieu était très demandeur et lalliance rapidement établie. Après une sophronisation de base et une relaxation lors de la première rencontre, la deuxième séance a permis de faire une visualisation positive de détente. Ses « confiden­ces » lors du troisième entretien mont permis de tenter une visualisation plus ciblée pour laisser sépanouir ce qui ne demandait quà émerger. Le reste du travail sest fait grâce à lui et à la prise en charge psychologique.

 

 

Discussion

Sappuyant sur un groupe de travail pluridisciplinaire, les analyses présentées visaient à interroger, et potentiellement circonscrire, certains enjeux associés à la mise en œuvre dune activité de sophrologie au sein dun service donco­logie médicale. La présentation des données recueillies (analyse des fiches « qualité », vignettes cliniques du psychologue et de la sophrologue) permet, selon nous, de renseigner les modes dappréhension du dispositif par les patients mais aussi de préciser les lieux possibles du travail darticulation entre psychologie et sophrologie dans ce contexte (fonctions, cadre, limites).

Notons, dans un premier temps, les différentes fonctions que les patients attribuent aux séances de sophrologie. Celles-ci sont envisagées comme un lieu qui contribue à un « mieux-être » dans un contexte (celui de la maladie) qui met  à mal léquilibre psycho émotionnel des patients. Ces séances permettent un temps à soi et pour soi. Elles permettent de « suspendre » pour un moment le temps de la maladie en permettant une baisse des tensions que celle-ci engendre et en favorisant une centration sur les dimensions du bien-être. Ces bénéfices perçus sont évoqués comme « constats » à la suite de la séance (associations libres, niveau de satisfaction, impression globale de changement) mais aussi comme rai­sons pour participer. Notons également le rôle potentiel que peuvent jouer les soignants comme « prescripteur » de ces séances. Cette première partie empirique se distingue du tra­vail effectué dans le cadre des vignettes. Il sagissait, de façon exploratoire, dévaluer les perceptions des patients vis-à-vis de cette offre de soins, den questionner le « bien-fondé » à travers les « effets » ressentis et les conditions de sa mise en œuvre. Le questionnement systématique des bénéfi­ciaires des séances de sophrologie sinscrit dans une « démar­che qualité » qui vise à objectiver les conditions de mise en œuvre de tout nouveau dispositif tout en se donnant les moyens (partie vignettes) de mettre au jour les processus en jeu dans ce même dispositif. Ces résultats constituent également une base pour penser la communication auprès des patients au sein du service.

Le travail darticulation psychologiesophrologie, dont les vignettes sont une illustration, sera discuté à partir de différents axes : celui des champs respectifs dintervention, celui des relations entre professionnels et la manière dont cette relation peut être « fantasmée » par les patients, un autre axe portera sur la place de la sophrologie et sa légiti­mité dans loffre de soins actuels, enfin, un dernier axe portera sur la méditation accompagnée.

La coordination des deux « soins » psychologique et sophrologique demande comme préalable une bonne entente entre les deux thérapeutes et un respect des places de chacun dans le déroulement du processus daccompagnement mis en place. Le psychologue restera psychothérapeute en utili­sant des techniques dentretien non directif et en gardant lapport de la « pensée » clinique psychanalytique dans la façon de « se posturer » avec le patient. Il ne reprendra avec celui-ci que les éléments quil ramènera des séances de sophrologie au cœur du dispositif clinique. Il agira ainsi comme un pousse à symboliser ce qui est vécu dans un autre lieu et un autre temps. Il sattachera à préserver lintégrité psychique du patient face à des troubles survenus lors des processus de sophronisation et visualisation. Lidée étant de permettre une mise en pensées et en paroles des « rêveries » provoquées par la sophrologue. Ce que nous appelons des « rêveries » sont les scénarios fantasmatiques émergeant suite aux inductions de la sophrologue. Celles-ci seront traitées comme signifiantes des « troubles » dont peut souf­frir le patient à la fois dans son rapport au monde et son rapport au corps [14]. Si, par exemple, suite à une visualisa­tion où il est demandé au patient de se promener dans un sous-bois agréable celui-ci ny arrive pas ou sent une tension traverser son corps ou toute autre chose plus ou moins saugrenue, ces éléments seront repris par la sophrologue en fin de séance et travaillés par ses soins avec les protocoles et dispositifs qui sont les siens. Mais si ces éléments viennent à être évoqués dans lentretien clinique avec le psychologue, alors ils prendront une autre valeur comme celles pouvant potentiellement être symbolisées et amener le patient à réa­liser une problématique psychique. Bien évidemment, le patient peut aussi rapporter des éléments dentretien clinique au cœur de la sophrologie. Ces éléments prendront eux aussi une autre valeur et pourront être traités par la sophrologue.

Reste à élaborer la relation des professionnels entre eux. Le fait quil sagisse, dans notre situation, dun homme et dune femme peut amener le patient à fantasmer une prise en charge par un couple parental. Cet inconvénient peut être travaillé par les deux thérapeutes chacun de leur côté et par une mise en sens et en lien de ce quils vivent avec le même patient afin de repérer si de tels fantasmes sont actifs ou non et déjouer les pièges de ce qui pourrait ne pas être théra­peutique. Un autre fantasme provenant des patients suivis concomitamment avec le psychologue et la sophrologue est celui du mariage, de lamour infini entre les deux thérapeutes dont le patient serait à la fois porteur et garant. Devant la puissance de telles manifestations transférentielles, il est obligatoire que les deux thérapeutes soient vécus comme ayant chacun un espace et une place différenciés voire quils soient à certains moments en opposition. Quoi quil en soit, nous ne sommes pas dupes que ces réaménagements perpé­tuels, lors de la prise en charge dun patient, perdurent dans le fantasme des uns et des autres. Il semblerait que leffet de triangulation œdipienne permette une potentialisation de la charge thérapeutique. Cette potentialisation, loin dentraver la psychothérapie ou daliéner le patient, permet un travail de la symbolisation dune possible « coïncidence des opposés» décrite dans les travaux de Jung [12].

Un autre gain non négligeable du couplage thérapeutique psychologiesophrologie est lié aux représentations sociales [6,11,16] qui sont véhiculées dans notre société de ce que peut être la psychologie et de ce que peut être la sophrologie. Dans notre expérience, il nest pas rare quun patient accepte loffre dune séance de sophrologie en refusant loffre de la psychologie sous prétexte soit quil nen est pas là (il a encore les ressources nécessaires pour affronter les événe­ments), soit quil nest pas fou. La représentation de « méde­cine douce » véhiculée par la sophrologie est aidante et facilitante dans la mise en relation, dans linstauration de lalliance thérapeutique sophrologuepatient. Notre société, via les médias, communique énormément sur les bienfaits dune nourriture saine, de la nécessité de se relaxer, de médi­ter, dapprendre à respirer. Nous assistons depuis quelques années à lémergence dune société du bien-être [15]. Dans ce contexte, la sophrologie se trouve soutenue positivement, même si cela nempêche pas certaines difficultés rencontrées par les sophrologues pour être « reconnus » comme des acteurs potentiels du soin. Lalliance psychologiesophrolo­gie nous semble heuristique, sinscrivant dans une certaine nécessité, voire un besoin de passer par le somatique sans oublier le lien psychique. Si lalliance médecinepsycholo­gie passe souvent pour ne pas dire toujours par le clivage somatopsychique, le programme proposé ici sous-entend et sous-tend une approche somatopsychique. Dans ce cadre, le corps dépasse sa condition dobjet du soin et devient sujet du soin. Cette approche rend compte du lien entre le soma et la psyché sans pour autant tomber dans le travers dexpli­cations non scientifiques de certaines écoles psychosomati­ques. Cette position trouve son fondement dans les recherches médicales et psychologiques faites sur limmunodépression ou encore le stress [3]. Ajoutons à cela la place que donnent les patients à larticulation entre soma et psyché pour rendre compte de leur expérience de la maladie [2].

Un autre point qui attire tout aussi fortement notre atten­tion, cest le travail sur ce que les « spirituels » appellent « la méditation accompagnée » et que lon pourrait traduire en langage psychologique par une posture interne apaisée. La méditation est en fait centrale dans tout travail avec la souf­france psychique. Il ne sagit pas pour nous de quelque chose de religieux, mais bien un travail sur lactivité psychique que doit entreprendre tout être humain pour être au mieux dans son intériorité, sa spiritualité [7]. Nous comprenons la méditation comme étant une posture psychique où on lâche lemprise de notre attention sur les pensées qui défilent ce qui correspond à cette attitude dont parle Bion dans le fait dêtre to be at one ment with avec le patient et bien entendu avec soi-même [1]. Le travail de la méditation est en mesure de donner de surcroît un apaisement des affects, diminue les tensions et les crispations, mais surtout une vraie liberté dans la capacité à pouvoir recevoir et transformer les désagré­ments et les très fortes émotions quun patient est amené à vivre au cours de sa maladie.

 

Conclusion

Pour conclure nous souhaitons souligner que la démarche que nous avons mise en œuvre sinscrit dans une dynamique densemble qui ne vise pas la substitution des compétences ou lindifférenciation des « territoires » et compétences de chacun des acteurs du soin impliqués dans la prise en charge des patients. Cette démarche relève dun objectif de co-cons­truction dun espace qui potentialise les bénéfices potentiels de chaque mode dintervention dans une perspective holis­tique centrée sur le patient. En ce sens, cette approche ne vise pas nécessairement une articulation continue entre le travail du psychologue et du sophrologue. Il sagit dune articula­tion « silencieuse » dans le sens ou chaque intervention contribue, sans lobligation dune explicitation formelle répétée, à lélaboration dun projet commun au bénéfice du patient.

Conflit d'intérêt : les auteurs déclarent que les séances de sophrologie au sein du service doncologie médicale du CHU de la Timone sont réalisées en partie grâce au soutien financier de la Ligue Nationale Contre le Cancer (Comité des Bouches-du-Rhône).

 

Références

1.   Bion WR (1990) Lattention et linterprétation. Payot, Paris

2.   Blois S, Dany L, Maxhieuxe M, Morin M (2010) Cancer et rela­tions interpersonnelles : une étude qualitative des représentations des patients. Cah Int Psychol Soc 85:3567

3.   Bruchon-Schweitzer M (2002) Psychologie de la santé : modèles, concepts et méthodes. Dunod, Paris

4.   Caycedo A (1979) Laventure de la sophrologie. Retz, Paris

5.   Dany L, Apostolidis T, Cannone P, et al (2009) Image corporelle et cancer : une analyse psychosociale. Psycho-oncologie 2:10117

6.   Dany L, Dudoit E, Favre R (2008) Analyse des représentations sociales du cancer et de la souffrance. Psycho-oncologie 2:538

7.   Dudoit E (2007) Au cœur du cancer, le spirituel. Glyphe, Paris Dudoit E, Dany L, Blois S, Cuvello C (2007) Rôle de lidentité sexuée et de linfluence du genre pour lanalyse des soins de support en oncologie. Psycho-oncologie 1:26575

8.     Esposito R, Aubert D, Gautier P, Santerre B (2010) Sophrologie. Lexique des concepts, techniques et champs dapplication. Masson, Paris

9.     Hurst H, Bolton J (2004) Assessing the clinical significance of changes cores recorded on subjective outcome measures. J Mani­pulative Physiol Ther 27:2635

10.  Jodelet D (1989) Les représentations sociales. Presses Universi­taires de France, Paris

11.  Jung CG (1988) Synchronicité et Paracelsica. Albin Michel, Paris

12.  Luebbert K, Dahme B, Hasenbring M (2001) The effectiveness of relaxation training in reducing treatment-related symptoms and improviong emotional adjustment in acute non-surgical cancer treatment: a meta-analytical review. Psycho-oncology 10:490502

13.  McDougall J (1989) Théâtres du corps : le psychosoma en psychanalyse. Gallimard, Paris

14.  Molinier P, Laugier S, Paperman P (2009) Quest-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité. Payot, Paris

15.  Moscovici S (1961) La psychanalyse, son image, son public. Presses Universitaires de France, Paris

16.  Razavi D, Delvaux N (2008) Précis de psycho-oncologie de ladulte. Masson, Paris

17.  Shen J, Andersen R, Albert PS, et al (2002) Use of complemen­tary/alternative therapies by women with advanced-stage breast cancer. BMC Complement Altern Med 2:17

 

Psycho-Oncol. (2012) 6:50-58DOI 10.1007/s11839-012-0360-8© Springer-Verlag France 2012

 

Transmis généreusement par Eliane Lheureux

 

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