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dernière modification de cette page le 18-juin-2017

journal n° 67 du 06/2017

Donner un sens à sa vie

Chacun est confronté à un moment ou l’autre de sa vie à des questions existentielles. Chacun peut trouver de quoi y répondre grâce aux relations affectives, à la réflexion ou à l’action.

 

Qu’est-ce qui est le plus impor­tant pour moi ? Ma vie vaut-elle d’être vécue ? Pourquoi ? Telles sont quelques-unes des questions que chacun se pose un jour ou l’autre, car on a besoin de trouver un sens à son existence. Selon le psychiatre autrichien Viktor Frankl, qui a élaboré une thérapie par la recherche du sens – la logothérapie – après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale : « Il existe, comme tout le monde sait, une “psychologie des profondeurs” – qui se définit elle-même comme telle. Qu’attend-on pour faire place à une “psychologie des hauteurs” – qui tien­drait compte non seulement de la quête du plaisir, mais aussi de la volonté de sens. »

La réponse à la quête de sens peut être différente d’une personne à l’autre, voire chez la même personne à des moments distincts de sa vie. Cependant, les recherches de psychologie menées sur le sujet montrent que l’être humain donne du sens essentielle­ment à travers trois dimensions : une dimen­sion affective et relationnelle – l’amour, l’amitié et les relations entre les parents et les enfants ; une dimension cognitive – les pensées, convictions, valeurs et choix philosophiques, ou encore appréciation de l’art ; une dimension comportementale – l’engagement dans une activité, profes­sionnelle ou non. Autrement dit, chacun donne du sens à sa vie au travers de son cœur, de son cerveau et de ses mains. Pour approcher ce que donner du sens à sa vie peut signifier, nous examinerons ces trois dimensions : les relations affectives, les convictions personnelles et l’action.

Commençons par la dimension affec­tive. L’homme est un être de relation. De très nombreuses recherches ont mis en évidence que le sentiment d’appartenance et de liens est nécessaire à l’épanouisse­ment et au sentiment de sa valeur person­nelle. D’ailleurs, plus que le nombre de personnes de l’entourage, c’est la qualité du soutien qui importe. La plupart des personnes préfèrent avoir quelques amis ou membres de la famille intimes plutôt que de nombreuses relations superficielles.

 

La logothérapie ou thérapie par le sens, a été éla­borée par le psychiatre Viktor Frankl, à la suite d’une expérience personnelle dramatique : jeune Juif, il a vécu l’enfer des camps de concentration, et à sa libération, il apprend que la plupart des membres de sa famille, dont son épouse, ont été exterminés.

Cette approche thérapeutique diffère radicalement de la psychanalyse (thérapie dominante à l’époque), dans la mesure où elle considère que l’être humain cherche avant tout à donner un sens à sa vie plutôt qu’à satisfaire uniquement ses besoins et ses instincts.

En logothérapie, on parle de « frustration existen­tielle », lorsqu’une personne a le sentiment que sa vie n’a pas de sens. Ceci n’a rien de pathologique, et peut au contraire être mobilisé dans une action thérapeutique. Selon V. Frankl, « l’important n’est pas ce que nous at­tendons de la vie, mais ce que la vie attend de nous ».

Bien entendu, V. Frankl estime que l’individu doit s’efforcer d’éliminer les causes de la souffrance, lorsque cela est possible, mais que faire lorsque ce n’est pas le cas ? La logothérapie considère alors que toute souffrance, même la plus intense, peut être surmontée si la personne parvient à lui donner un sens. V. Frankl raconte notamment la situation suivante, qu’il a vécue avec un patient. Cet homme, un médecin d’un certain âge, était profondément déprimé depuis la mort de sa femme, survenue deux ans plus tôt. « Que pouvais-je faire pour lui ? Que lui dire ? Je décidai de lui poser la question suivante : “Et si vous étiez mort le premier et que votre femme ait eu à surmonter le chagrin provo­qué par votre décès ?”. “Oh ! pour elle, ç’aurait été affreux ; comme elle aurait souffert !” lui répond le médecin. “Eh bien docteur, cette souffrance lui a été épargnée, et ce, grâce à vous. Certes, vous en payez le prix puisque c’est vous qui la pleurez. » Bien entendu, cela n’a pas instantanément guéri cet homme, mais du moins cela l’a-t-il apaisé. Il a pu créer du sens à partir d’une situation « in-sensée » au sens propre, privée de sens.

 

 

Les relations affectives, principale source de sens

L’écrivain Philippe Delerm résume bien ce besoin de liens : « “Le bonheur, c’est d’avoir quelqu’un à perdre”. J’écrivais cela en 1985, et je n’ai pas changé d’avis. Ce sont les gens que j’aime qui donnent un sens à ma vie. Avoir rencontré ceux que j’aime est évidem­ment un fantastique privilège, qui rend tout à la fois plus lumineux et plus tragique, puisqu’il y a un risque, à chaque seconde. Si je n’avais pas rencontré ceux que j’aime, ou si je les perdais, j’aurais pu, je pourrais peut-être trouver une forme de paix – je n’aime pas le mot harmonie, trop frelaté –, et même goûter quelques plaisirs minuscules. Mais tant que ce que j’appelle le bonheur est là, je n’ai pas le choix. Je suis un homme de bonheur. Cela me vient de loin je crois. Venu au monde après la mort d’une sœur, je l’ai senti très tôt comme un pouvoir, comme une chance et comme une responsabilité. »

Des psychologues, Karen de Vogler et Peter Ebersole, de l’Université d’État de Californie, ont mené avec leurs collègues une série de recherches sur les facettes de l’existence qui lui donnent du sens. Quel que soit l’âge, les relations interpersonnelles sont le plus souvent citées.

Les relations sociales positives jouent un rôle essentiel dans l’équilibre psychologique. Les personnes qui en jouissent trouvent leur vie plus satisfaisante, sont moins sujettes à la dépression et à d’autres troubles psycholo­giques, tentent moins de se suicider que celles qui n’en ont pas ; elles supportent mieux les coups du sort, tels que le deuil, le chômage et la maladie. Il s’établit d’ailleurs une sorte de cercle vertueux : pouvoir compter sur des proches renforce le bonheur de vivre, et être heureux conduit à entretenir des relations proches avec d’autres personnes.

Par ailleurs, beaucoup d’êtres humains souhaitent laisser une trace qui leur survivent, transmettre un héritage moral aux géné­rations à venir. Ce thème a fait l’objet de nombreuses études et a été nommé géné­rativité. Ce mot, forgé par le psychanalyste américain Erik Erikson, désigne l’intérêt et l’implication des adultes (surtout parents et enseignants) dans le bien-être de la généra­tion suivante. Selon le psychanalyste améri­cain George Vaillant, parents et enseignants sont des « gardiens du sens », ce qui implique non seulement d’accompagner le développe­ment des enfants, mais aussi de conserver et de transmettre les biens collectifs de l’huma­nité : culture, traditions et institutions.

Beaucoup d’enseignants, également parents, établissent spontanément un lien entre ces deux facettes de leur personne. C’est ce qu’exprime ce témoignage d’une enseignante : « La naissance de mes trois enfants a été suivie d’une période de grande sérénité, de joie profonde faite d’évidence. Tout allait de soi. Aider à grandir, nourrir, donner du bonheur, être essentielle pour quelqu’un ! C’est certainement la raison qui explique le métier que je fais aujourd’hui, puisque je suis enseignante et que je dirige un établissement scolaire. Une façon de continuer à “aider à grandir”. »

Les processus mentaux représentent une autre façon importante de donner un sens à sa vie. Il faut ici prendre ce mot dans un sens élargi, qui comporte une réflexion philo­sophique, des valeurs personnelles, une démarche spirituelle et l’appréciation de l’art.

 

Des convictions personnelles importantes

Pour le philosophe d’origine russe Nicolas Berdiaev (1874-1948), la recherche du sens fut très tôt une préoccupation majeure et c’est la philosophie qui lui a permis d’assou­vir cette quête. « En ce qui concerne ma vie intérieure, en m’analysant, j’y trouve surtout deux mobiles d’action : la recherche du sens de la vie et la recherche de l’éternité. [...] Une fois, au seuil de l’adolescence, j’ai été très ébranlé par l’idée suivante : “Si je ne saisis pas encore le sens de la vie, le seul fait que je veuille me consacrer à sa recherche est en soi une raison de vivre et c’est préci­sément à cette recherche que je veux consa­crer ma vie”. Voilà la véritable conversion intime qui a transformé toute ma vie. Cette période de métamorphose a été vécue par moi dans l’enthousiasme. [...] C’est cela qui a été ma véritable conversion, en tout cas la plus importante de ma vie, la décision de consacrer ma vie à la recherche de la vérité, établissant ma foi en l’existence de la vérité. J’opposais la recherche de la vérité, la recherche de la raison de vivre à la réalité quotidienne, dénuée de sens. »

Aujourd’hui, en France, des philosophes tels André Comte-Sponville et Luc Ferry reprennent le flambeau millénaire de la philosophie comme art de vivre. Ainsi, pour A. Comte-Sponville : « La philosophie n’a de sens qu’au service de la vie : il s’agit de vivre mieux, d’une vie à la fois plus lucide, plus libre, plus heureuse... Penser mieux, pour vivre mieux. [...] On ne philosophe pas pour passer le temps, ni pour faire joujou avec les concepts : on philosophe pour sauver sa peau et son âme. » Il recon­naît d’ailleurs sans détours que son intérêt pour la philosophie est probablement dû à son besoin de se libérer de la souffrance que produisait en lui la vision de sa mère, femme profondément dépressive. « C’est parce que je suis très peu doué pour la vie, écrit-il, que j’ai eu besoin de tant philosopher. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Les recherches en psychologie montrent que le bien-être et le sens de la vie constituent deux facettes de l’expérience humaine et du bonheur. Certains aspects de la vie relèvent du sens de la vie et peu du bien-être : ce sont les valeurs et croyances, les projets de vie, l’engagement dans l’action. À l’inverse, d’autres correspondent au bien-être et peu au sens de la vie ; ce sont les émotions positives, les loisirs. Enfin, les relations interpersonnelles relèvent à la fois du sens de la vie et du bien-être.

 

 

 

Les « forces » de la vie

La quête de sens conduit parfois à la foi religieuse, en témoigne Léon Tolstoï (1828- 1910). Élevé dans la foi orthodoxe, il évolue jusqu’à ne plus croire en rien de ce que l’on lui avait appris, vers l’âge de 18 ans. Les années passent, sa vie familiale et sa réussite littéraire le détournent radicalement « de toute quête d’un sens universel de la vie ». Puis surgissent des moments de perplexité, de plus en plus profonds et fréquents, durant lesquels il a l’impression de ne pas savoir comment il doit vivre ni ce qu’il doit faire. Pendant une année, à l’âge de 50 ans, il est obsédé par la tentation du suicide. Il cherche une réponse à sa quête dans les sciences, la philosophie, la religion ; il observe ses semblables dans l’espoir de trou­ver dans leur vie une issue à son angoisse... et ressort bredouille de sa quête. Il se tourne alors « vers ces immenses masses d’hommes simples, ni savants, ni riches » et est boule­versé par leur foi simple, ce qui l’amène à cette certitude : « La foi est la force de la vie. »

L’art est également une source d’enrichis­sement de l’existence pour de nombreuses personnes. L’un des artistes qui a su le mieux l’exprimer est le sculpteur Auguste Rodin. « L’art, c’est la contemplation. C’est le plaisir de l’esprit qui pénètre la nature et qui y devine l’esprit dont elle est elle-même animée. C’est la joie de l’intelligence qui voit clair dans l’univers et qui le recrée en l’illumi­nant de conscience. L’art, c’est la plus sublime mission de l’homme puisque c’est l’exercice de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre. »

La valeur de l’artiste réside précisément, selon Rodin, dans ce qu’il aide l’humanité à s’élever au-dessus des strictes contingences matérielles et facilite l’accès à la contempla­tion et au sens de l’existence : l’artiste, nous annonce-t-il, « enrichit l’âme de l’humanité. Car, en teintant de son esprit le monde maté­riel, il révèle à ses contemporains extasiés mille nuances de sentiment. Il leur fait décou­vrir en eux-mêmes des richesses jusqu’alors inconnues. Il leur donne des raisons nouvelles d’aimer la vie, de nouvelles clartés intérieures pour se conduire. [...] Les œuvres d’art [...] nous arrachent à l’esclavage de la vie pratique et nous ouvrent le monde enchanté de la contemplation et du rêve. [...] Or il n’y a rien au monde qui nous rende plus heureux que la contemplation et le rêve. [...] L’homme qui, à l’abri du dénuement, jouit en sage des innombrables merveilles que rencontrent à chaque instant ses yeux et son esprit, marche sur terre comme un dieu. [...] Il ne s’agit pas seulement de voluptés intellectuelles. Il s’agit de bien plus. L’art indique aux hommes leur raison d’être. Il leur révèle le sens de la vie, il les éclaire sur leur destinée et, par conséquent, les oriente dans l’existence. »

L’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt raconte, quant à lui, comment l’irruption de la musique de Mozart lui a donné la certitude que la vie pouvait avoir un sens : « À 15 ans, j’étais fatigué de vivre. [...] Je crus avoir pénétré le sens de la vie : la mort. » Il traîne pendant des mois son mal de vivre jusqu’au jour où son professeur de musique emmène certains de ses élèves assister à une répétition de l’opéra de Lyon. É.-E. Schmitt s’ennuie jusqu’au moment où la cantatrice chante. Il en est subjugué. « En évoquant un paradis perdu, la chanteuse rendait le paradis présent. [...] Ma force renaissait. Et l’émerveillement. Oui, déferlait dans la salle la beauté, toute la beauté du monde ; elle m’était offerte, là, devant moi. [...] À cet instant, je fus guéri. » Surgit alors une interrogation qui le tire définitivement de sa dépression : « Mozart m’avait sauvé. [...] Aucun psychologue n’aurait songé sans doute à m’appliquer ce traitement. »

Enfin, une troisième source essentielle de sens se situe dans l’action, qu’elle soit profes­sionnelle ou personnelle. Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, à l’Université de Claremont en Californie, s’est intéressé à ce qu’il nomme les moments de flow ou « d’ex­périence optimale ». Il s’agit d’expériences qui ont une valeur en soi, quel qu’en soit le résultat, et qui « surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important ». Par exemple, certaines personnes disent de leur travail : « C’est si satisfaisant que je le ferais même si je n’avais pas à le faire. »

Dans la majorité des cas, l’expérience opti­male se produit quand on s’engage dans une activité qui représente un défi en raison de la difficulté à la réaliser. Elle survient lorsque les exigences de la tâche sont légèrement supérieures aux aptitudes de l’individu, ce qui l’incite à se dépasser. Au cours d’une telle expérience, le sujet est concentré sur ce qu’il fait, car l’expérience est enrichissante. Ainsi s’exprime un alpiniste : « La mystique de l’escalade, c’est l’escalade. Vous arrivez au sommet et vous êtes enchanté, mais vous voudriez que l’ascension dure toujours. La justification de l’escalade, c’est l’escalade, comme la justification de la poésie, c’est l’écriture. Vous ne conquérez rien d’autre que vous-même. [...] Il n’y a pas de raison à l’escalade si ce n’est l’ascension elle-même ; c’est une communication avec soi-même. »

 

Se sentir utile

Mais le sens au travers de l’action se mani­feste particulièrement lorsque nous nous sentons utiles, lorsque nous apportons notre pierre, même modeste, dans la construction du monde dans lequel nous vivons, par le biais de notre activité professionnelle, par exemple. Armelle Spain, Lucille Bedard et Lucie Paiement, du Centre de recherche sur le développement de carrière de l’Université Laval, au Canada, ont mené une enquête sur le travail féminin. Les femmes interrogées soulignent souvent, quel que soit leur âge ou leur métier, que leur activité professionnelle leur donne le sentiment d’être utiles.

L’étude a montré que la vie profession­nelle est vue comme un espace nécessaire au développement de l’identité qui corres­pond aux valeurs de la personne et contri­bue à les renforcer. Il n’y a pas rupture, mais continuité, entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Ce refus d’une fragmenta­tion de l’expérience vécue unifie la personne et assure son identité dans la continuité.

Ainsi, il existe plusieurs stratégies pour donner un sens à sa vie, sans qu’aucune ne soit ni idéale ni universelle. Chacun (ou chacune) construit pas à pas le sens de sa vie. Sens spécifique à chacun, que chacun doit inventer et que nul ne peut imposer à quiconque.

 

 

En bref

  • Les relations personnelles sont celles qui donnent le plus de « sens à la vie ». On mesure leur importance en imaginant le vide que laisserait leur perte.
  • Les convictions et les valeurs personnelles, la philosophie ou l’art, sont autant de façons de donner un sens à sa vie.
  • L’action, le travail, tout acte qui aboutit à un dépassement de soi : chacun peut trouver dans cet éventail de quoi répondre à ses questions existentielles.
  • Le bonheur résulte de la présence conjointe du bien-être (facette émotionnelle à court terme) et du sens (facette cognitive à long terme).

 

Bibliographie

J. Lecomte, Donner un sens à sa vie, Poches Odile Jacob, 2013.

M. Firouzeh, Psychologie positive et personnalité : Activation des ressources, Masson, 2010.

Introduction à la psychologie positive, sous la direction de J. Lecomte, Dunod, 2009.

V. Frankl, Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie, Éditions de l’homme, 1988.

 

Jacques Lecomte, docteur en psychologie, est chargé de cours à l’Université Paris X et à la Faculté des sciences sociales de l’Institut catholique de Paris.

 

ess-cp13 mai-juillet 2013 - Texte transcrit par Michel Billard

 

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