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michael jordan, un surhomme

 

 

dernière modification de cette page le 13-mars-2014

journal n° 54 du 03/2014

 

Michael Jordan et la construction d’un Surhomme

http://vazel.blog.lemonde.fr/files/2013/05/Jordan-pastel.jpg

« La sueur est le parfum de l’accomplissement », citation attribuée à Michael Jordan…

Michael Jordan est l’une des rares stars du sport à ne pas être actif sur les réseaux sociaux. Par son absence, la légende du basketball laisse la place à une vingtaine de comptes parodiques de fans (totalisant plus de 700 000 abonnés) qui diffusent des « inspirational quotes ». Ces citations qu’on lui prête font l’éloge du travail, de l’effort, mais aussi de la souffrance comme valeur positive. Par exemple, « ce qui ne tue pas rend plus fort ». Un concept ambigu et extrêmement répandu dans le monde du sport via les (vrais) comptes de beaucoup d’autres champions et entraineurs.

 

Prêchi-prêcha de la souffrance

Autour de la figure de Michael Jordan, qui a fêté cette année ses 50 ans ainsi que les 10 ans de sa retraite des parquets, se construit donc le mythe du sportif devenu ce qu’il est à force de se faire mal. Travailler plus pour gagner plus ne suffit pas, encore faut-il souffrir. La douleur physique comme passage initiatique, épreuve qu’il faudrait s’infliger et surmonter avec courage pour devenir les super-humains que seraient les plus grands champions.

 

Florilège de devises à se répéter jusqu’à y croire, repérées ce mois de mai sur les faux comptes Jordan et traduites de l’anglais :

« Corps douloureux aujourd’hui, corps vigoureux demain »

 « Un jour, cette souffrance prendra tout son sens »

 « Gagner est encore plus agréable quand tu as bossé dur tous les jours »

 « La sueur est le parfum de l’accomplissement »

 « Retourne toujours une situation négative en une situation positive »

 

Qu’importe si cela reflète ou non la philosophie du basketteur. La généalogie mystique de ces croyances m’intéresse moins que les pratiques qu’elles perpètrent. Je veux parler des méthodes d’entrainement qui consistent à épuiser le corps, à en exprimer le mal par tous les moyens : en chier jusqu’à mouiller le maillot pour finir la séance en vomissant. Comme si la douleur était la mesure du travail de pro, la meilleure sensation procurée par le mouvement. Cela donne toute licence évidemment aux entraineurs pour instaurer avec leurs victimes des relations d’une violence morale et physique interdite dans d’autres activités.

 

En école d’athlétisme, on essaye de faire comprendre aux futurs formateurs que sanctionner les erreurs des jeunes par des exercices (les fameuses pompes ou les classiques tours de terrain) est aberrant. Cette pratique infantilisante instaure la croyance que la punition est la condition de la récompense dans une logique de cause à effet. Et incite finalement le sportif à se mettre dans une position tragique de laquelle il sortira forcément héroïque. Pourtant, l’histoire du sport est faite de tant de vainqueurs qui ont moins souffert que les perdants… Ce n’est pas par candeur que les méthodes modernes de préparation sont moins traumatisantes. Elles intègrent récupération et repos, dans une meilleure compréhension de ce qu’est l’adaptation à l’effort. Le mieux est l’ennemi du plus, et l’intensité d’un supplice n’a rien de spécifique au type de travail effectué en compétition. De même, les paroles d'entraineurs qu'on entend parfois sur les stades à propos de leurs « protégés » traduisent un certain climat : « Il s'est pris une bonne raclée, j'espère qu'il a bien compris », etc. Mais l’idée qu’il faut souffrir pour réussir est tellement ancrée chez les sportifs qu’elle est d’autant plus difficile à déconstruire.

 

Un prêchi-prêcha qui se résume dans une formule de Friedrich Nietzsche trouvée sur un compte parodique :

La formulation exacte de la huitième maxime de Crépuscule des idoles, écrit par le philosophe début 1888, est la suivante :

« À l’école de la guerre de la vie : ce qui ne me tue pas me rend plus fort. »

Étant livrée sans contexte, cette maxime peut être interprétée comme une incitation à s’éduquer en frôlant les limites de la mort pour survivre. Paraphrasée, elle fut le slogan d’un équipementier sportif en 2000, après avoir été la devise de Conan le Barbare dans le film de 1982, et avant d’être chantée par Grand Corps Malade en 2006. La douleur, source de transpiration et d’inspiration, devient positive au lieu d’être la négation du bien-être. Serait-ce une inversion des valeurs, thème nietzschéen ?

 

Le corps libéré

Dans son dernier ouvrage rédigé à l’automne 1888, une autobiographie intitulée Ecce Homo, le philosophe précise sa pensée. Convalescent d’une longue maladie, il réalise que son désir de guérir, sa volonté de vivre, son instinct de conservation, l’obligent à l’optimisme : « Et à quoi reconnaît-on, au fond, la bonne constitution ? Au plaisir que nous procure l'individu bien constitué : à ce qu'il est taillé d'un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il n'aime que ce qui lui fait du bien ; son plaisir et son envie cessent dès qu'il dépasse la limite de ce qu'il lui faut. Si quelque chose lui nuit, il devine le remède ; il fait tourner la mauvaise fortune à son profit ; tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort. » Une rhétorique du bien-être à l’opposé de celle affichée dans beaucoup de salles de gym pour motiver les masos.

 

Nietzsche, enfin Zarathoustra, disait déjà en 1885 : « Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse ce que tu es, sois le maitre et le sculpteur de toi-même. » La potentialité est dans le corps, qu’il faut élaguer pour que le corps lui-même se libère. À l’image des esclaves de Michel-Ange, sculptures inachevées donc toujours en devenir, blocs de marbres informes dont la taille forme des hommes de « bonne constitution ». La culture physique comme un mode d’existence, de réalisation de soi. « Ecce Homo », voici l’homme. Le devenir de l’homme est ce qu’il est en puissance. Voilà le « Surhomme ».

 

La douleur n’est pas le moyen de l’accomplissement, et l’accomplissement n’en est pas non plus la fin. Elle serait plutôt un mécanisme de défense contre le coup de burin de trop dans la sculpture du corps. Un signal que le sportif doit entendre, de sorte que ce qui le rend plus fort ne le tue pas.

 

Le Monde - 09 mai 2013, par  Pierre-Jean Vazel - Transcrit par Michel Billard

 

 

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