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les mots principes

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

journal n° 35 du 14/06/2009

Le monde est double pour l'homme, car l'attitude de l'homme est double en vertu de la dualité des mots fondamentaux, des mots-principes qu'il est apte à prononcer.

Les bases du langage ne sont pas des mots "isolés, ce sont des couples de mots.

L'une de ces bases du langage, c'est le couple Je-Tu.

L'autre est le couple Je-Cela, dans lequel on peut aussi remplacer Cela par Il ou Elle sans que le sens en soit modifié.

Donc le Je de l'homme est double, lui aussi. Car le Je du couple verbal Je-Tu est autre que celui du couple verbal Je-Cela.

 

Les bases du langage ne sont pas des noms de choses, mais des rapports.

Les mots qui sont la base du langage n'expriment pas une chose qui existerait en dehors d'eux, mais une fois dits ils fondent une existence.

Ces mots fondamentaux sont prononcés par l'être lui-même.

Dire Tu, c'est dire en même temps le Je du couple verbal Je-Tu.

Dire Cela, c'est dire en même temps le Je du couple verbal Je-Cela.

Le mot-principe Je-Tu ne peut être prononcé que par l'être entier.

Le mot-principe Je-Cela ne peut jamais être prononcé par l'être entier.

 

Il n'y a pas de Je en soi ; il y a le Je du mot-principe Je-Tu et le Je du mot-principe Je-Cela.

Quand l'homme dit Je, il veut dire l'un ou l'autre : Tu ou Cela.

Le Je auquel il pense est présent quand il dit Je.

Même quand il dit Tu ou Cela, c'est le Je de l'un ou de l'autre des mots-principes Je-Tu ou Je-Cela qui est présent.

Etre Je, dire Je, c'est même chose. Dire Je et dire l'un des mots-principes, c'est même chose.

Quiconque prononce un de ces mots-principes pénètre dans ce mot et s'y établit.

 

La vie de l'être humain ne se réduit pas au cercle des verbes transitifs. Elle ne se compose pas seulement des activités qui ont une chose pour objet. Je perçois une chose.

J'éprouve une chose. Je représente une chose. Je veux une chose. Je sens une chose. Je pense une chose. Ce n'est pas de toutes ces choses et d'autres semblables qu'est faite la vie de l'être humain.

Toutes ces choses et d'autres du même ordre fondent l'empire du Cela.

Mais l'empire du Tu a un autre fondement.

 

Dire Tu, c'est n'avoir aucune chose pour objet. Car où il y a une chose, il y a une autre chose, chaque Cela confine à un autre Cela. Cela n'existe que parce qu'il est limité par d'autres Cela. Mais dès qu'on dit Tu, on n'a en vue aucune chose. Tu ne confine à rien.

Celui qui dit Tu n'a aucune chose, il n'a rien. Mais il s'offre à une relation.

 

On dit que l'homme prend une connaissance empirique du monde qui est le sien. Qu'est-ce à dire ?

L'homme explore la surface des choses et il les expérimente. Il tire d'elles un savoir relatif à leur nature, une connaissance expérimentale. Il dégage le caractère empirique relatif aux choses.

Mais les expériences à elles seules ne suffisent pas à rapprocher l'univers de l'homme. Car le monde qu'elles lui apportent n'est composé que de Ceci et de Cela, d'Il et d'Il et d'Elle et d'Elle et de Cela.

Je connais empiriquement une chose.

On n'y changera rien en ajoutant aux expériences externes les expériences internes, selon une distinction nullement éternelle qui naît du besoin qu'a l'espèce humaine de rendre moins aigu le mystère de la mort. Choses externes ou choses internes, choses parmi les choses !

Je connais empiriquement une chose.

On n'y changera rien en ajoutant aux expériences visibles les expériences invisibles, selon cette présomptueuse sagesse qui connaît dans les choses un compartiment clos et réservé aux seuls initiés, et dont on a la clef. Ô secret sans mystère, ô amoncellement des connaissances minutieuses ! Cela, Cela, Cela !

 

L'homme qui a la connaissance empirique des choses ne participe point au monde. La connaissance empirique se passe « en lui ». et non entre lui et le monde.

Le monde n'a pas de part à l'expérience. Il se laisse expérimenter, mais il ne s'en soucie pas, car cette expérience ne lui ajoute rien et il n'en est pas atteint.

 

Le monde en tant qu'expérience relève du mot fondamental Je-Cela.

Le mot fondamental Je-Tu fonde le monde de la relation.

 

Le monde de la relation s'établit dans trois sphères :

La première est celle de la vie avec la Nature. La relation y est obscurément réciproque et non explicite. Les créatures se meuvent en notre présence, mais elles ne peuvent venir jusqu'à nous et le Tu que nous leur adressons bute au seuil du langage.

La deuxième est la vie avec les hommes. La relation y est manifeste et explicite. Nous pouvons y donner et y recevoir le Tu.

La troisième est la communion avec les essences spirituelles. La relation y est enveloppée de nuages, mais elle se dévoile peu à peu ; elle est muette, mais elle suscite une voix. Nous ne distinguons aucun Tu, mais nous nous sentons appelés et nous répondons, nous créons des formes, nous pensons, nous agissons. Tout notre être dit alors le mot fondamental sans que nos lèvres le puissent prononcer. Mais sommes-nous en droit d'intégrer l'ineffable dans le monde du mot fondamental ?

Dans toutes les-sphères, grâce à tout ce qui nous devient présent, nous effleurons du regard l'ourlet du Tu éternel, nous en sentons émaner un souffle venu de lui ; chaque Tu invoque le Tu éternel, selon le mode propre à chacune de ces sphères.

 

Je considère un arbre.

Je peux le percevoir en tant qu'image : pilier rigide sous l'assaut de la lumière, ou verdure jaillissante inondée de douceur par l'azur argenté qui lui sert de fond.

Je peux le sentir comme un mouvement réseau gonflé des vaisseaux reliés à un centre fixe et palpitant, succion des racines, respiration des feuilles, échange sans fin de la terre et du ciel - et cette obscure croissance elle-même.

Je peux le ranger dans une espèce, voir en lui un exemplaire sur lequel j'étudierai la structure et les modes de la vie.

Je peux annihiler si durement son existence temporelle et formelle que je ne voie plus en lui que l'expression d'une loi - d'une des lois en vertu desquelles un conflit permanent de forces finit toujours par se résoudre, ou des lois qui président au mélange et à la dissociation des substances vivantes.

Je peux le volatiliser et l'éterniser en le réduisant à un nombre, à un pur rapport numéral.

L'arbre n'a pas cessé d'être mon objet, il a gardé sa place dans l'espace et dans le temps, sa nature et sa façon d'être.

Mais il peut aussi se faire que, de propos délibéré et en même temps par l'inspiration d'une grâce, considérant cet arbre, je sois amené à entrer en relation avec lui. Il cesse alors d'être un Cela. La puissance de ce qu'il a d'unique m'a saisi.

Point n'est besoin que je renonce à un mode quelconque de ma contemplation. II n'est rien dont je doive faire abstraction pour le voir, rien que je doive oublier, au contraire ; l'image et le mouvement, l'espèce et l'exemplaire, la loi et le nombre, tout a place dans cette relation, tout y est indissolublement uni. Tout ce qui tient à l'arbre y est impliqué

sa forme et son mécanisme, ses couleurs et ses substances chimiques, ses conversations avec les éléments du monde, et ses conversations avec les étoiles, le tout enclos dans une totalité.

Ce n'est pas une impression que cet arbre, ni un jeu de ma représentation, ni une valeur émotive ; il dresse en face de moi sa réalité corporelle, il a affaire à moi comme j'ai affaire à lui, mais d'une autre manière.

Ne cherchez pas à affaiblir le sens de cette relation : toute relation est réciprocité. Aurait-il une conscience, cet 'arbre, et une conscience analogue à la nôtre ? Je n'en peux faire l'expérience. Mais parce que l'expérience semble avoir réussi sur vous-mêmes, voudriez-vous la recommencer et décomposer l'indécomposable ? Ce n'est pas l'âme de l'arbre qui se présente à moi, ni sa dryade (nymphe protectrice), c'est l'arbre lui-même.

 

Lorsque, placé en face d'un homme qui est mon Tu, je lui dis le mot fondamental Je-Tu, il n'est plus une chose entre les choses, il ne se compose pas de choses.

Il n'est pas Il ou Elle, limité Par d'autres Ils ou Elles, un point détaché de l'espace et du temps et fixé dans le réseau de l'univers. Il n'est pas un mode de l'être, perceptible, descriptible, un faisceau lâche de qualités définies. Mais sans voisins et hors de toute connexion, il est le Tu et il remplit l'horizon. Non qu'il n'existe rien en dehors de lui ; mais toutes choses vivent dans sa lumière.

La mélodie ne se compose pas de sons, ni le vers de mots, ni la statue de lignes - car c'est à force de les tirailler et de les déchiqueter qu'on arrive à faire de leur unité une multiplicité ; de même aussi l'homme à qui je dis Tu. Je peux extraire de lui la couleur de ses cheveux ou la couleur de ses propos ou la nuance de sa bonté ; je suis sans cesse obligé de le faire ; mais dès lors il n'est plus le Tu.

Et de même que la prière n'a pas d'existence dans le temps, mais bien le temps dans la prière, que le sacrifice n'a pas d'existence dans l'espace, mais bien l'espace dans le sacrifice, et qu'en renversant cette relation on abolit la réalité, de même je ne découvre l'homme que j'appelle Tu dans aucun. temps ni dans aucun lieu déterminé. Je peux l'y situer, je suis sans cesse obligé de le faire, mais dès lors c'est un Il ou Elle, c'est un Cela - ce n'est plus mon Tu.

Tant que le ciel du Tu se déploie au-dessus de moi, les vents de la causalité s'accroupissent à mes talons et le tourbillon de la fatalité se fige.

L'homme que j'appelle Tu, je n'ai pas de lui une connaissance empirique. Mais je suis en relation avec lui dans le sanctuaire du mot fondamental Je-Tu. C'est au sortir de ce sanctuaire seulement que je le connais de nouveau par l'expérience. L'expérience est éloignement du Tu.  .

La relation peut se prolonger même si l'homme à qui je dis Tu n'en a pas conscience et n'en a pas le sentiment. Car le Tu en sait plus long que le Cela. Le Tu est plus actif et il éprouve davantage que le Cela ne peut en avoir conscience. Aucune imposture n'a d'accès en ce lieu ; c'est ici le berceau de la Vie Véritable.

 

Voici l'éternelle origine de l'art : une forme se présente à l'homme et demande à être fixée dans une oeuvre. Cette forme n'est pas le produit de son âme, c'est une apparition du dehors qui se présente à cette âme et lui demande la force efficiente. Il s'agit là d'un acte essentiel de l'homme ; s'il l'accomplit, s'il dit de tout son être le mot fondamental Je-Tu à la forme qui lui apparaît, alors la force efficiente ruisselle, l'œuvre naît.

Cet acte renferme un sacrifice et un risque. Un sacrifice ? L'infinie possibilité immolée sur l'autel de la Forme. Il va falloir anéantir tout ce qui, naguère encore, se jouait dans la perspective. Rien n'en pénétrera dans l'œuvre. Telles sont les exigences de cette attitude exclusive, les yeux dans les yeux. Un risque ? Le mot fondamental ne peut être dit que par l'être entier ; celui qui s'y décide ne peut rien réserver de soi ; et l'œuvre ne tolère pas, comme l'arbre ou l'homme, que je me délasse par une incursion dans le monde du Cela ; car c'est elle qui commande. Si je ne la sers pas bien, elle se brise ou elle me brise.

Cette forme qui m'apparaît, je ne peux ni la connaître d'expérience ni la décrire ; je ne peux que la réaliser. Et cependant je la contemple dans l'éclat éblouissant du tête-à-tête exclusif, plus claire que toute la clarté du monde empirique. Non comme une chose à classer parmi les choses « intérieures », non comme une construction de mon « imagination », mais comme l'unique présence. Si on lui applique le critère de l'objectivité, cette forme n'a pas d'existence, mais qu'y a-t-il d'aussi présent qu'elle ? Et je suis bien véritablement en relation avec elle ; elle agit en moi comme j'agis en elle.

Agir, c'est créer ; inventer, c'est trouver ; donner une forme, c'est découvrir. En créant je découvre. J'introduis la forme dans le monde du Cela. L'œuvre créée est une chose entre les choses, une somme de qualités, elle est donc expérimentable et descriptible. Mais à qui la contemple et la crée, elle peut bien des fois réapparaître sous une apparence corporelle.

 

- Quelle est donc l'expérience que l'on peut avoir du Tu ?

- Aucune. Car on ne peut l'expérimenter.

- Alors que sait-on du Tu ?

- Tout ou rien. Car on ne sait rien de partiel à son sujet.

C'est par grâce que le Tu vient à moi ; ce n'est pas en le cherchant qu'on le trouve. Mais lui adresser le mot fondamental, c'est l'acte de mon être, c'est mon acte essentiel.

Le Tu vient à ma rencontre. Mais c'est moi qui entre en relation immédiate avec lui. Ainsi il y a dans cette rencontre celui qui élit et celui qui est élu, c'est une rencontre à la fois active et passive. En effet, l'action de l'être total supprime les actions partielles, donc aussi les sensations d'action, qui sont toutes fondées sur le sentiment d'une limite ; cette action ressemble donc à une passivité.

Le mot fondamental Je-Tu ne peut être dit que par la totalité de l'être.

Ce n'est pas moi qui peux opérer cette concentration, cette fusion de tout mon être, mais elle ne peut se faire sans moi. Je m'accomplis au contact du Tu, je deviens Je en disant Tu.

Toute vie véritable est rencontre.

 

La relation avec le Tu est immédiate. Entre le Je et le Tu ne s'interpose aucun jeu de concepts, aucun schéma et aucune image préalable et la mémoire elle-même se transforme quand elle passe brusquement du morcellement des détails à la totalité. Entre le Je et le Tu il n'y a ni buts, ni appétit, ni anticipation ; et les aspirations elles-mêmes changent quand elles passent de l'image rêvée à l'image apparue. Tout moyen est obstacle. Quand tous les moyens, sont abolis, alors seulement se produit la rencontre.

 

Quand un rapport immédiat s'établit, tous les rapports médiats deviennent sans valeur.

De même il est sans importance que mon Tu soit déjà ou devienne un Cela pour d'autres Je, un « sujet de commune expérience », quand bien même cette expérience serait le résultat de mon acte essentiel. Car la ligne de démarcation entre le Tu et le Cela, d'ailleurs mouvante et flottante, ne passe pas entre l'expérience et la non-expérience, ni entre le donné et le non-donné, ni entre le monde de l'être et le monde de la valeur : elle traverse tous les domaines qui sont entre le Tu et le Je ; elle sépare la présence vivante et l'attention objective.

 

L'instant présent, non pas l'instant ponctuel qui ne désigne jamais que le terme mis par la pensée au « temps écoulé » et l'apparence d'un arrêt dans cet écoulement, mais l'instant véritablement présent et plein n'existe que s'il y a présence, rencontre, relation. Dès que le Tu devient présent, la présence naît.

Le Je du mot fondamental Je-Cela, le Je pour lequel aucun Tu concret ne s'anime, mais qui est environné d'une multiplicité de « contenus » n'est qu'un passé, n'est nullement présent. En d'autres termes : dans la mesure où l'homme se satisfait des choses qu'il expérimente et utilise, il vit dans le passé et son instant est dénué de présence. Il n'a que des objets, mais les objets ne sont que des histoires.

Une présence n'est pas quelque chose de fugitif et de glissant, c'est un être qui nous attend et qui demeure. L'objet n'est pas durée mais stagnation, arrêt, interruption, raidissement, isolement, absence de relation et de présence.

Les essences sont vécues dans le présent, les objets dans le passé.

 

On ne triomphe pas de cette dualité foncière en invoquant un « monde des idées » qui serait une troisième réalité, placée au-dessus des contradictions. Car je ne parle que de l'homme réel, de toi et de moi, de notre vie et de notre monde, je ne parle pas d'un Je en soi, ni d'un être en soi. Mais pour l'homme réel la ligne de démarcation traverse tout droit aussi le monde des idées.

Sans doute, plus d'un de ceux qui se contentent, dans le monde des choses, de les connaître empiriquement et de les utiliser s'est construit un système et un échafaudage d'idées dans lesquels il trouve un refuge et un apaisement, où il n'est plus tenté de ne voir partout que néant. Il dépose sur le seuil le vêtement de la médiocre vie quotidienne, se vêt de lin immaculé et se réconforte en contemplant ce qui est de toute éternité ou ce qui devrait être, ce qui n'a rien de commun avec sa propre vie. Il peut même trouver un réconfort à en proclamer l'existence.

Mais l'humanité réduite à un Cela, telle qu'on peut l'imaginer, la postuler et l'enseigner, n'a rien de commun avec la forme d'humanité corporelle à laquelle un homme dit Tu de tout son être. La fiction, si noble qu'elle soit, n'est qu'un fétiche, la croyance fictive la plus sublime est un vice. Les idées ne trônent pas au-dessus de nos têtes, pas plus qu'elles n'habitent dans nos têtes ; elles marchent au milieu de nous et s'approchent de nous ; malheureux celui qui néglige de leur adresser le mot fondamental, mais misérable celui qui pour leur parler use d'un concept ou d'une formule, comme si c'était leur nom !

La relation immédiate implique une action réciproque ; c'est ce qui apparaît dans l'un des trois exemples qui précèdent : c'est l'acte essentiel de l'art qui détermine le phénomène par lequel la forme s'incarne dans une oeuvre. La simple coexistence prend tout son sens dans la rencontre ; elle entre dans le monde des choses pour y prolonger son action à l'infini, pour devenir infiniment un Cela, mais aussi infiniment un Tu, pour communiquer le bonheur et la flamme. Elle « prend corps »...

Extrait du livre de Martin Buber « Je et tu » « ich und du » 1923 ; texte servant de base de travail dans une formation en Gestalt Thérapie

Michel Billard
 

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