P Adoptez l'éco-attitude. N'imprimez ces pages que si c'est vraiment nécessaire

les assis et l'art de vivre

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

« Deux intellectuels assis vont moins loin qu'un con qui marche ». Michel Audiard

Lorsque nous sommes assis jusqu'aux épaules, tassés, courbés, ramassés, oubliés sur nos chaises, notre mental devient très agile, lui... Il s'évade, construit des mondes, invente des formules, les démêle, les emmêle et tisse des filets de plus en plus sophistiqués pour attraper la super mouche vivante, ou morte.

Pendant ce temps, ça respire mal là-dedans. Vite, une cigarette ! Ça digère mal. On s'est rempli trop vite, sans goût. Faut boire, faire passer ! Le temps presse, un café, deux, trois... et ça tourne ! Au bureau, à l'école, dans le métro, dans l'auto, dans l'avion, le corps reste assis jusqu'aux oreilles cette fois. La nuque elle-même fléchit. On doit tenir ses cinq kilos de tête à deux mains, cette grosse tête pleine à craquer de savoir. Tout est rangé, étiqueté, prêt à être rendu, diplôme exige. C'est une vie, ça ?

As-tu remarqué comme les gens attablés prennent la forme d'un vieux fœtus mal déplié ?

Les chinois font des dragons en papier. Nous, nous changeons les papiers en dragons : ceux qu'on doit faire, ceux qu'on pense devoir faire, ceux qu'on nous demande de faire, ceux qu'on voudrait faire, ceux qu'on lit dans les journaux, les magazines, les « must » imposés par la pub et les médias.

Pas question d'entrouvrir les fenêtres de nos sens. Ça prendrait du temps de sourire, de dire un mot, de faire le geste, d'entendre le regard, de voir la gorge nouée... de recevoir.

Recevoir, comme l'autre jour dans l'autobus sur le pont de l'Alma, ce gigantesque nuage rose, cette cité céleste se reflétant dans la Seine, quel cadeau !

Non, connaître les misères du monde auxquelles on ne peut rien semble plus important. Le journal cache l'instant...

Ce corps se rappelle impérativement à moi, alors que je m'y sens si souvent étrangère. Il me fait souffrir et j'ai tendance à croire que ces malaises viennent du dehors et que leur soulagement viendra aussi du dehors. Va-t-on s'habituer à ses insomnies, à ses migraines, à sa mauvaise digestion

« Bienheureux ceux qui souffrent », écrivait le Dr. Paul CARTON. Le titre de ce livre me mettait en colère lorsque j'étais jeune. Et pourtant je me suis rendu compte peu à peu que la souffrance était un langage à écouter, à décrypter aussi car elle parle, crie ou murmure à tous les niveaux de mon être.

Être bien dans sa peau résulte d'un accord profond à rétablir. Lorsqu'on accorde un instrument de musique, on ajuste les rapports des sons entre eux.

Ainsi pouvons-nous ajuster les différents niveaux subtils qui se vivent si mal quand nous nous sentons chaotiques ou apathiques.

Ces jours-ci, les estivants arrivent en foule à l'heure où je quitte la mer silencieuse pour retrouver mon paisible jardin.

Le pique-nique est étalé sur le sable, j'entends : « Je t'interdis de parler à table ! ». « Ne cours pas, tu vas tomber ! » Combien ont besoin de chaises, de tables, de parasols, de nattes de paille et autres gadgets hideux pour finalement être installés dans leur journée. Une fois torse nu et jambes à l'air, ils restent habillés dans leurs gestes. Les plages sont choisies en fonction des parkings. Les horaires fixes rassemblent les idées fixes. On les voit en queues interminables devant les boîtes à fric, à frites, à fripes, à fringues, à trinques, à bringues. J'ai vu hier un couple très inquiet, criant, interdisant à leurs deux fils de grimper sur des rochers au bord de la mer. Les gamins, huit à dix ans, cherchaient leurs appuis à quatre pattes sur les saillies de la falaise, l'aîné renseignant le plus jeune. Tout se déroulait calmement, ils attendaient que les remous des vagues s'apaisent pour sauter sur le sable. Les parents n'avaient rien vu, plongés dans leurs journaux. Soudain, ne voyant pas leurs enfants, ils prirent peur et crièrent : « Venez ici immédiatement, je vous défends, vous allez tomber ! ». Les enfants explorent innocemment, sagement la nature des choses, et l'on détruit aveuglément ce contact tranquille. Contaminés, ils vont s'asseoir comme leurs aînés... et prennent un livre, une BD ou regardent la télé et poursuivent passifs leurs explorations par procuration.

Fatalement, nous devenons tous sans y penser une race d'assis. Nous oublions et désertons notre corps dès l'enfance. « Être Assis », te revoilà en posture fœtale. On ne voit que ton torse, tes bras. Tout le reste est sous la table. L'unité fondamentale de tous les étages du corps est oubliée. Tu serres ta ceinture. Ton bassin, où sont stockées toutes tes énergies vitales, est inerte. Ton système locomoteur reste en léthargie.

Après avoir écrit tout cela, je me suis regardée avec désolation dans la salle de bains. Moi aussi, je deviens une « assise » par la force de l'âge et des choses, et je perds le goût de m'occuper de moi-même. Je ne m'aime pas telle que je deviens. Comment me rendre aimable?

A l'écoute de mon soupir, je perçois la VIE qui circule en moi maintenant et jusqu'à mon dernier souffle.

Un nuage vient de passer, un bien-être arrive.

Les subtiles vibrations de ce vivant extraordinaire, mystérieux, méritent amour et reconnaissance. En tâtonnant, je me sens respirer mieux, malgré mon attention à l'écriture. Je rectifie la tenue de mon corps, relâche ma mâchoire et ma langue.

A midi, j'ai mieux choisi ce que je voulais manger. J'ai mâché attentivement. Le goût de chaque bouchée s'est révélé avec finesse. Mon estomac en est content. Ces subtiles attentions à la vie en moi transforment le fonctionnement de mon corps. Il devient un être conscient, aimable, aimant. Silencieusement tout a basculé de l'autre côté.

Le piège est de m'identifier à l'écorce, au lieu de servir la Vie.

 

LE GRAND MIROIR

Viens avec moi devant ton grand miroir. Le petit qui te permet de te maquiller ou de te raser ne suffit pas. La rencontre n'est pas toujours facile car notre regard n'est plus innocent comme celui que nous avions enfant. « Tu as des traces plein la figure » m'a dit une petite fille un jour. Oui, la vie laisse des traces sur tout le corps aussi. Il ne répond pas au cliché que la mode espère nous imposer.

Te voilà tout nu comme au premier jour, tu es un vertébré debout. Cela t'a pris des millénaires pour te redresser ainsi, pour que deux de tes pattes deviennent des mains intelligentes et sensibles.

Observe sur toi le schéma universel des trois : le rapport entre bassin – torse - tête, bras -avant-bras - mains, phalanges – phalangines - phalangettes, cuisses – jambes - pieds, et les orteils avec leurs trois phalanges aussi. Il y a aussi les trois cerveaux : cortical, limbique et reptilien.

Chaque « étage » dépend du précédent. Retrouver la vie du torse, relié au bassin en continuité, et non pas cassé à la taille, n'est pas si simple (les assis ont une moitié du corps repliée sous l'horizontale des tables, renforcée par des ceintures marquant deux zones distinctes dans les vêtements : ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas, ce qui bouge, ce qui ne bouge pas).

Le torse contient les organes respiratoires. Être inspiré, perdre le souffle, couper le souffle, se laisser pomper l'air par quelqu'un, étouffer sa colère, etc. sont des réactions émotionnelles.

Le cœur logé à côté, bat sans trêve nuit et jour, avec ses accélérations, ses arrêts angoissants, ses jets de rougeurs aux joues, suivis de pâleurs soudaines. Mon cœur, que d'émotions !

Et l'estomac, serré, noué, aigre, lourd, tombé dans les talons ou remonté aux lèvres, essaie d'exprimer ce qui le dérange, lorsque je ne l'écoute pas.

Comment s'exprimerait ma joie si mon torse reste inerte, suspendu à mes épaules comme à un cintre ?

La nuque, les sept dernières vertèbres de ma colonne vertébrale, porte la tête et la relie à mon coccyx. Où ? Là, tout en bas dans le pli fessier. Ose tâter ce sacrum.

Quel est ton port de tête lorsque cette nuque se creuse, ne se sentant plus reliée à sa base ? Elle se raidit, perd sa mobilité. Crispée, tirant sur la base du crâne pour que la mâchoire et les yeux puissent rétablir tant soit peu leur horizontale. Elle bloque toutes les énergies qui doivent circuler entre le cerveau et la colonne vertébrale. Nuque dure, nuque qui refuse. La position de la tête va dépendre de la tenue et de la mobilité de la nuque.

 

Je me souviens de la nuque douloureuse d'une élève. Je lui proposai la vibration verticale de tout le corps et de dire « Oui, oui ! » en lâchant sa nuque. « Ah, non ! » fut sa réponse... Au vestiaire, elle pleurait. Son fils engagé dans la marine quittait Toulon ce matin-là. Le paquebot, le fils, tout était retenu dans sa nuque. Col roulé, ceinture serrée, tables masquant les jambes molles, le corps ainsi conditionné cherche un appui au dossier, quand il n'est pas accoudé. Qu'avons-nous oublié pour en arriver là ?

Écoute comme le corps parle, serait-il devenu un terrain vague ? Ne serait-il pas urgent de s'en occuper ? Pourtant tu as été un beau bébé ! Tu étais un foetus nageant et rêvant dans le liquide amniotique du ventre de ta mère. Protégé, replié, découvrant peu à peu le mouvement de ta colonne vertébrale. Jusqu'au moment où elle s'est dépliée vigoureusement pour naître, au lieu de continuer à nager. Tu deviens autonome, tu respires. L'air dans tes poumons te fait vivre. Regarde-toi : comment est-ce que ça respire en toi à présent ? Chichement ? Machinalement ? Te sens-tu inspiré ?

Une fois né, ce petit corps que tu as oublié a eu envie de bouger, de se déplacer. Rappelle-toi... Instinctivement, la colonne vertébrale a ondulé et le jeu des quatre membres s'est exercé. A plat ventre, tel un lézard, tu t'es déplacé. Instinctivement, tous tes gestes s'organisèrent.

Regarde les bébés : progressivement bras et jambes trouvent leur force. Toi aussi, tu t'es mis à quatre pattes comme eux. Ton ventre ne traîne plus par terre mais il s'est rétracté, protégé par le dos. As-tu remarqué comme il est difficile encore à présent de te redresser ? Combien tes muscles semblent plus courts devant que ceux de ton dos ? Pourtant, bébé tu cherchais à te déplier, assis tu vibrais, bras en l'air à l'approche du bonheur, ou debout tu rebondissais sur tes jambes encore endormies, comme mû par un ressort.

Le petit enfant bien portant présente sa face au monde, il n'a plus besoin de protéger sa poitrine, son ventre. Tu étais ce petit, prenant des risques, te dandinant dans tous les sens, bras dégagés, cherchant ton équilibre, exerçant un jeu spontané des deux côtés, criant ta joie. Où en es-tu à présent que tu es devenu sérieux, assis, attaché d'abord à ta petite chaise, puis à tes études, puis à ton boulot, ton métro, replié à ton dodo ? Bien protégé par ta coquille, lorsque tu te sens faible, tu deviens dur dehors, mou dedans, comme une moule... comme dans un moule.

Nu devant la glace, tu as oublié toutes les étapes organiques spontanées que tu as jadis traversées à ton insu et qui restent inscrites dans ton cerveau archaïque. Les énergies ainsi refoulées voudraient pouvoir circuler, comme elles l'ont fait dans l'enfance, et se développer harmonieusement. Que fait cette race d'assis une fois debout ? Ce qui était oublié, refoulé, veut s'éclater. Mais de deux choses l'une, ou tu te mets en compétition dans le sport ou la danse, ou tu fais semblant de participer aux performances de quelques spécialistes, assis sur les gradins d'un stade, ou devant ta télé. N'oublie pas que le mot sport est un vieux mot français qui veut dire se porter. Comment se porte-t­’on ? J'ai connu deux jeunes gens ayant très mal au dos, quoique sportifs. L'un pratiquait le golf. Sa colonne en spirale lui était nécessaire pour lancer sa petite balle dans un petit trou ! L'autre faisait de l'aviron avec l'équipe de son collège. Il ramait toujours du même côté pour gagner quelques petites secondes... L'axe de leur corps, la colonne vertébrale, était déjà menacé par une pratique dérisoire. Est-ce un comportement viril ? Il semble qu'une sorte d'image d'Épinal traîne dans les esprits : un homme viril doit se battre.

J'ai eu la visite récemment d'un jeune artisan sympa, grand, beau, respirant la santé. Il me parlait de ses loisirs et de ses bobos : entorse du genou, pieds enflés, dos douloureux... Mais ce qui l'enchantait, c'est que son podomètre lui révélait qu'il avait gagné quelques secondes sur son copain de jogging. Le corps - machine fonctionnait tout seul, lui voulait ses secondes !

L'esprit de compétition et de rendement est devenu une sorte de drogue envahissant le sport, la danse et tous les « nouveaux » spectacles.

Pourtant le spectaculaire dépassement de soi que l'on voit chez certains sportifs, certains artistes, est très stimulant pour ceux qui végètent dans une vie trop banale et insatisfaisante. C'est pourquoi il me semble si important d'éduquer des amateurs capables de se dépasser aussi. Mais tu trouveras rarement une activité ludique, un professeur te donnant des moyens, te facilitant l'accès à une activité corporelle holistique progressive et satisfaisante.

Il est de toute urgence de revenir à toi et de découvrir ton « permis de conduire » ta vie autrement, d'y trouver du plaisir, d'abord par la détente que tu vas t'accorder. Allongé au sol sur une couverture ou un tapis, lâche tes muscles, apaise tes nerfs, respire, souffle, prépare-toi... à te rejoindre, à t'écouter.

Yvonne Berge, pionnière de la recherche sur le mouvement dansé en France, formatrice

Extrait de « Pratiques Corporelles » n°120 de septembre 1998

Michel Billard (sophro-agitateur...).

     P Adoptez l'éco-attitude. N'imprimez ces pages que si c'est vraiment nécessaire

Retour au début de la page                                             parenthese2@wanadoo.fr