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le prinicipe de réalité objective

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

journal n° 37 du 12/12/2009

 

Vérité ou fiction ?

 

INTRODUCTION

 

Je ne prétends pas en l'occurrence apporter des réponses toutes faites au sujet du principe de réalité objective du sophrologue.

Je préfère partager mes questions voire mes embarras. J'appelle mon exposé « Le principe de réalité objective : vérité ou fiction ? ».

 

Compte tenu de ce titre, plusieurs questions se posent immédiatement - Peut-on estimer que ce principe de réalité objective va de soi ? - Peut-on l'établir en vérité et donc en principe ? - S'il n'est pas possible de l'établir en vérité est-il une fiction ?

 

 

- Lorsque nous parlons de vérité ou de fiction, nous sommes devant deux extrêmes : si le principe de réalité objective ne relève ni de la vérité, ni de la fiction où le situer ?

 

Pour conduire cet exposé, nous pouvons immédiatement choisir deux directions :

 

La première : entreprendre une analyse succincte du principe de réalité objective du sophrologue telle que CAYCEDO le présente.

 

La deuxième : reprendre ce principe mot à mot et montrer que sa formulation est problématique et nous fait hésiter entre deux extrêmes : celui de la vérité et celui de la fiction.

 

 

I DÉFINITION DU PRINCIPE DE RÉALITÉ OBJECTIVE SELON CAYCEDO ET MISE EN PERSPECTIVE DE QUELQUES QUESTIONS ET REMARQUES

 

Qu'est-ce que CAYCEDO entend par principe de réalité objective ?

 

Le principe de réalité objective est selon CAYCEDO « .. la nécessité de se rendre compte de l'état de sa propre conscience ; ensuite, de tenir compte de l'état de conscience de la personne ou des personnes qu'il entraîne par les procédés sophroniques, et enfin du rôle que joue sa réalité face à son malade » (CAYCEDO : « Dictionnaire abrégé de sophrologie et relaxation dynamique » 1972).

 

Nous nous trouvons avec CAYCEDO devant trois nécessités :

 

En premier, la nécessité de rendre compte de sa propre conscience.

En second, la nécessité de tenir compte de l'état de conscience de la personne ou des personnes que le sophrologue entraîne par des procédés sophroniques.

En troisième, la nécessité de prendre conscience du rôle que la réalité du sophrologue joue face à son malade.

 


 

A/ La nécessité de rendre compte de sa propre conscience.

 

Le principe de réalité objective se définir en l'occurrence en termes d'auto-évaluation de la part du sophrologue. Ce principe met donc en évidence une capacité subjective d'auto-distanciation : il s'agit pour le sophrologue de savoir prendre une distance critique par rapport à lui-même pour évaluer son état psychique et son niveau de pratique.

 

Nous nous trouvons devant deux difficultés majeures pour n'importe quel sujet :

- qui peut affirmer avoir la distance critique suffisante par rapport à lui-même pour évaluer objectivement son état psychique ? (la personne la moins bien renseignée sur elle-même est parfois la personne elle-même : on peut penser aux processus qui conduisent vers la mauvaise foi mise en perspective par la phénoménologie de Sartre dans « l'Être et le Néant » ou encore aux défenses qui produisent les conduites de déni selon la psychanalyse de Freud ou de Lacan).

- Comment évaluer personnellement et objectivement son propre niveau de pratique ? (Où en suis-je avec l'entraînement ? Est-ce que je m'entraîne même si j'entraîne les autres ? Est-ce que la pratique que je dispense si je suis sophrologue professionnel suffit ? Ai-je le sentiment d'évoluer encore et toujours et dans quelle direction ?).

 

En somme qu'est-ce qui de manière générale s'engage au départ dans le principe de réalité objective ? La responsabilité voire l'authenticité du sophrologue lui-même.

 

B/ La nécessité de tenir compte de l'état de conscience de la personne ou des personnes que le sophrologue entraîne par des procédés sophronique.

 

Le sophrologue est constamment conduit à faire un état des lieux de sa propre démarche et des effets produits. Le dialogue pré-sophronique, sa démarche non-inductive et le dialogue post-sophronique sont dans la circonstance fondamentaux.

L'alliance sophronique s'inscrit en l'occurrence à plusieurs niveaux : elle est avant tout un acte de renoncement puisque le sophrologue refuse de s'inscrire dans une démarche directive mais plutôt dans une relation de personne à personne la moins inductive possible au profit d'un laisser-être voire d'un laisser-devenir du sophronisant.

Cette question d'un état des lieux renvoie une nouvelle fois le sophrologue à la responsabilité de sa démarche et à l'observation de l'évolution éventuelle du sophronisant.

 

 

C/ La nécessité de prendre conscience du rôle que la réalité du sophrologue joue face à son malade ?

 

Au passage, je n'apprécie pas trop le mot malade employé par CAYCEDO : disons plutôt des personnes en souffrance. Ce terme plus large peut englober plusieurs types de réalité. Mais le mot souffrance est aussi mal à propos puisque le sophrologue n'a pas exclusivement affaire, suivant son champ d'application et du fait des ramifications de la sophrologie depuis 1972, à des personnes en souffrance (ex : le sophropédagogue). On pourrait dire alors « la nécessité de prendre conscience du rôle que la réalité du sophrologue joue face à autrui » : le mot « autrui » est plus englobant, plus large.

 

En l'occurrence, nous nous trouvons devant au moins trois paramètres : la médiation, la présence et une nouvelle fois la responsabilité.

 

- le premier paramètre correspond au pouvoir du sophrologue. J'insiste en l'occurrence sur la notion de « rôle » utilisé par CAYCEDO. Le sophrologue s'investit d'un rôle dans une relation de personne à personne : il est celui d'un médiateur (un passeur) entre plusieurs niveaux de conscience qu'il fait franchir au sophronisant mais qu'il ne domine ni dans leur positivité, ni dans leur négativité, ni dans leur neutralité ; les différents dialogues post-sophroniques servent d'ailleurs à les révéler. Le sophrologue est donc pour le sophronisant, selon la formule du philosophe Sartre qu'il adresse de manière générale à autrui dans « l'Être et le Néant », « un médiateur entre moi et moi-même ».

 

- Du fait de cette réalité nous trouvons un second paramètre, celui de la présence. La présence du sophrologue se situe entre deux extrêmes : ni trop, ni pas assez de présence. Le choix pour l'un de ces deux extrêmes verrouille l'accès vers le laisser-être et le laisser-devenir, c'est-à-dire l'accès vers sa propre présence. Le sophrologue s'investit donc de cette capacité à évaluer constamment la distance qui le sépare d'autrui dans un double mouvement : ouverture et repli pour laisser l'autre être et devenir dans son expérience avec lui-même ou dans l'acheminement vers sa parole intérieure ou extérieure (dialogue post-sophronique).

 

- Le troisième paramètre est encore celui de la responsabilité du sophrologue dans sa propre démarche et des limites éventuelles qui sont les siennes par rapport à l'autre : l'autre n'est pas soi et je ne suis pas lui-même.

 

Bilan : Qu'est-ce qui en somme traverse de toute part ce principe de réalité objective du sophrologue ? La responsabilité voire l'authenticité de sa démarche qui l'obligent constamment à s'interroger sur lui-même à différents degrés et sur la relation qu'il entretient avec l'autre.

 

Pour CAYCEDO, ce principe de réalité objective semble aller de soi : avec un peu de naïveté, on pourrait affirmer qu'il faut et qu'il suffit de se plier à un principe essentiel de la sophrologie pour commencer à être un bon sophrologue. Le principe de réalité objective semble donc pour l'instant s'édifier en vérité c'est-à-dire en un vrai principe théorique fondateur de la sophrologie.

 

 

 

Il LA FORMULATION DE L'EXPRESSION « PRINCIPE DE RÉALITÉ OBJECTIVE DU SOPHROLOGUE » EST PROBLÉMATIQUE ET NOUS FAIT HÉSITER ENTRE DEUX EXTRÊMES CELUI DE LA VÉRITÉ ET CELUI DE LA FICTION

 

Sortons de la définition de CAYCEDO et interrogeons-nous sur le sens littéral de l'expression « principe de réalité objective du sophrologue ».

Qu'est-ce qu'un principe ?

Le terme peut être employé de deux manières : dans le sens de l'origine (chercher un principe c'est chercher une cause première, une origine, un fondement...) ou dans le sens de la règle (suivre un principe de vie, c'est suivre une règle, une norme de conduire...).

CAYCEDO utilise surtout le mot principe dans le sens de la règle (il existe une règle à suivre, celle de la réalité objective du sophrologue) ; il utilise aussi implicitement ce mot dans le sens du fondement : la sophrologie se fonde sur le principe de réalité objective du sophrologue. Le principe de réalité objective est une règle, un principe d'action nécessaire à la mise en place et à la réalisation de la pratique du sophrologue ; mais cette règle renvoie au fondement même de la sophrologie puisqu'el­le met en perspective la conduite que le sophrologue doit se forcer à tenir en essayant de la justifier théoriquement (ce que nous avons essayé de faire dans notre première partie).

Le problème ne vient pas vraiment du mot principe mais plutôt il vient du côté de l'idée même de réalité objective.

Immédiatement, on serait tenté de fait d'affirmer qu'il existe une réalité objective du sophrologue, si je me positionne de manière impartiale, à distance, avec une attitude critique au sens du discernement, je peux affirmer que je suis inscrit dans le principe de réalité objective.

La notion de réalité n'est pas univoque puisqu'elle désigne autant la réalité en général que la réalité d'un objet précis, d'une démonstration, d'une illusion, d'un délire. Que signifierait au premier abord la réalité ? A la fois la totalité des choses possédant une existence objective et l'essence même de ces choses (ce que la chose est en soi). On voudrait alors définir la réalité par ce qui subsiste malgré tous les changements : la réalité serait le permanent, le fiable et la science pourrait à chaque instant la vérifier. On serait de tenté de dire aussi que l'objectivité constitue l'unique attribut de la réalité. Mais une expérience peut être considérée pour moi-même comme celle d'une réalité objective alors qu'elle n'est que la production d'un délire imaginaire (ex : délire paranoïaque).

Comment puis-je affirmer m'inscrire dans un principe de réalité objective donc dans ce qui est permanent, fiable et vérifiable alors que je suis un sujet en cours d'évolution et que l'autre s'inscrit aussi dans cette dimension ? Nous avons affaire en sophrologie à de l'humain et non à des objets figés : il n'est pas facile de « rendre compte » objectivement de quelque chose concernant l'humain.

Le problème se complique si nous nous intéressons à la notion même d'objectivité. Une analyse succincte du mot objectif par opposition à subjectif impose une nouvelle difficulté : est objectif par opposition à subjectif ce qui est valable pour tous les esprits et non pas seulement pour moi-même. Le terme subjectif serait associé à l'individuel alors que celui d'objectif aurait une portée universelle dans le sens où une réalité objective serait commune à tous les êtres pensants parce que détachée de tout parti pris, de toute partialité...

Comment puis-je affirmer que ma réalité est plus objective que celle de mon voisin ? N'avons-nous pas plus affaire à un point de vue personnel discutable sur les choses plutôt qu'à une conception qui pourrait valoir pour tous ? Par exemple, je pourrais affirmer avec toute l'objectivité du monde que ma réalité objective me montre que le soleil se couche tous les soirs alors que c'est la terre qui tourne ; il faut donc dépasser le simple témoignage des sens pour fonder théoriquement une réalité objective (la terre tourne et c'est pour çà que je crois que le soleil se couche). Il faut en somme construire son objet hypothétiquement pour tenter de justifier de la réalité objective. Le principal obstacle du sophrologue n'est donc pas l'autre mais lui-même dans sa perception voire dans sa constitution, dans sa construction de lui-même et de l'autre.

Sur un plan épistémologique, le monde objectif est le monde réel c'est-à-dire le monde qui, en tenant compte de l'expérience du sujet, relève d'un savoir objectif. Ce savoir objectif peut être défini en opposition avec toute construction arbitraire voire imaginaire du sujet. L'objectivité est donc réalisée au moment où l'esprit constitue, construit un objet de pensée pouvant engendrer une communauté de sens c'est-à-dire un accord des différents sujets.

L'objectivité est donc du côté de l'impartialité du sujet, de la rationalité et elle s'oppose donc à la subjectivité. Pour être possible, elle nécessite la mise en œuvre de procédures d'observation voire d'expérimentation attestant la validité des démarches scientifiques engagées : l'objectivité ne sera possible qu'à ces différentes conditions.

 

 

Par conséquent plusieurs questions se posent :

 

- Comment puis-je prétendre m'inscrire dans un principe de réalité objective en tant que sophrologue si je suis par essence un être subjectif ?

 

- Comment puis-je prétendre m'inscrire dans un principe de réalité objective en tant que sophrologue si mon objet est d'abord moi-même c'est-à-dire une subjectivité confrontée à la difficulté inévitable de pouvoir objectivement se rencontrer ?

 

- Comment puis-je prétendre m'inscrire dans un principe de réalité objective si mon centre d'intérêt est aussi autrui c'est-à-dire une subjectivité qui par essence n'est pas moi, n'est pas figée et dont certains des aspects malgré notre relation m'échapperont ?

 

- Le vrai problème est donc celui-ci : comment une subjectivité (le sophrologue) est-elle en mesure de rendre compte objectivement de la réalité qui l'intéresse alors que cette réalité est lui-même ainsi qu'une autre subjectivité qui ne peuvent se réduire par essence à des objets ? Le principe de réalité objective du sophrologue serait-il en l'occurrence illusoire ?

Je pense que ce principe ne doit se traduire ni en termes de vérité comme le conçoit CAYCEDO, ni en termes de fiction. Il ne se situe ni dans un excès ni dans un défaut mais il s'inscrit dans ce que j'appellerais une visée et des degrés.

Pour le démontrer, il faudrait se dégager de la dichotomie naïve subjectivité / objectivité c'est-à-dire faire croire qu'on peut constituer la sophrologie sur le modèle des sciences de la nature alors que nous avons affaire en sophrologie à des sujets et non à des objets.

Il existe des degrés de subjectivité. Pour le démontrer, je voudrais établir un parallèle entre ce que Ricœur dit de l'historien en parlant du savoir historique dans « Histoire et vérité » p 23-24 au Seuil et la sophrologie.

On attend de l'histoire une certaine objectivité. « Est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu'elle peut ainsi faire comprendre .. ». L'objectivité de l'historien est conquise par l'effort pour penser méthodiquement son objet. Mais l'objectivité d'un historien ne peut pas être celle d'un physicien ou d'un biologiste du fait même des objets d'analyse. Un physicien construit des expérimentations scientifiques pour vérifier ses propres hypothèses en laboratoire et un fait historique n'est pas un objet de laboratoire. L'illusion scientiste est en l'occurrence l'attitude qui consiste à tout vouloir réduire au modèle des sciences de la nature et penser que l'objectivité est un état de fait alors qu'elle est plutôt pour nous un idéal.

Ricœur continue alors en affirmant que cette attente de l'objectivité de l'historien en implique une autre : une certaine qualité de subjectivité. Pas une subjectivité à la dérive, pas une subjectivité délirante (comme celle des révisionnistes ou des négationnistes de l'histoire) mais ce que Ricœur appelle une subjectivité impliquée par l'objectivité attendue ; une subjectivité qui doit conduire vers une subjectivité de haut rang, une subjectivité de réflexion.

 

Le principe de réalité objective du sophrologue pourrait donc se traduire ainsi :

 

- Comme un principe de réalité objective attendu par le sophrologue.

- Comme un principe qui tend vers une réalité objective et qui doit donc lutter contre toute subjectivité à la dérive.

- Comme un principe qui vise une réalité objective reconnaissant que l'objectivité n'est donc pas un état de fait mais un idéal.

 

Le principe de réalité objective doit se traduire subjectivement et intersubjectivement en termes de visée au sens phénoménologique et il dépend de la qualité de subjectivité du sophrologue lui-même.

 

 

CONCLUSION

 

Le principe de réalité objective du sophrologue n'est qu'une visée inévitablement subjective puisqu’elle part du sujet. Il est une visée en quête d'objectivité qui doit conduire sans relâche le sophrologue à revisiter ses propres points de vue. Il est une visée qui met en jeu la responsabilité voire l'authenticité du sophrologue.

 

Le principe de réalité objective est donc pour moi ce que j'appellerais un principe situationnel :

 

- parce qu'il s'agit toujours de s'adapter à une situation nouvelle,

- parce que l'objectivité est un idéal et non un état de fait,

- parce que cette quête d'une réalité objective est continuellement à revisiter.

 

Plutôt que de parler d'un principe de réalité objective, je dirais plutôt un principe de visée objective qui veut faire preuve d'une certaine qualité de subjectivité.

 

Richard ESPOSITO

Professeur de Philosophie,

Sophrologue, Master en Sophrologie Caycédienne, Formateur à l'Institut de Sophrologie de RENNES, ISR

Communication présentée au Congrès de Rennes des 25 et 26 octobre 2008

 

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