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le mouvement

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

journal n° 44

« Qu’est ce qui se passe ? » je me demandais en regardant l’écran et je n’arrivais pas à savoir ce que je voyais et qui me picotait comme ça.

J’ai compris quand les joueurs néo-zélandais ont commencé leur haka. Parmi eux il y avait un très grand joueur maori, un tout jeune. C’est lui que mon œil avait accroché dès le début, sans doute à cause de sa taille au départ mais ensuite à cause de sa manière de bouger. Un genre de mouvement très curieux, très fluide mais surtout très concentré, je veux dire très concentré en lui-même. La plupart des gens, quand ils bougent, eh bien ils bougent en fonction de ce qu’il y a autour d’eux. Juste en ce moment quand j’écris il y a Constitution qui passe avec le ventre qui traîne par terre. Cette chatte n’a aucun projet construit dans la vie mais elle se dirige pourtant vers quelque chose, probablement un fauteuil. Et ça se voit dans sa façon de bouger : elle va vers. Maman vient de passer en direction de la porte d’entrée, elle sort faire des courses et en fait, elle est déjà dehors, son mouvement s’anticipe lui-même. Je ne sais pas très bien comment expliquer ça mais quand nous nous déplaçons, nous sommes en quelque sorte déstructurés par ce mouvement vers : on est à la fois la et en même temps pas la parce qu’on est déjà en train d’aller ailleurs si vous voyez ce que je veux dire. Pour arrêter de se déstructurer, il ne faut plus bouger du tout. Soit tu bouges et tu n’es plus entier, soit tu es entier et tu ne peux pas bouger du tout. Mais ce joueur la lorsque je l’ai vu entrer sur le terrain, j’avais senti quelque chose de différent. L’impression de le voir bouger, oui, mais en restant la. Insensé, non ? Quand le haka a commencé, c’est surtout lui que j’ai regardé. C’était clair qu’il n’était pas comme les autres. D’ailleurs Cassoulet n°1 a dit : « Et Lomu, le redoutable arrière néo-zélandais, nous impressionne toujours autant par sa carrure de colosse ; Deux mètres zéro sept, cent dix huit kilos, onze secondes aux cents mètres, un beau bébé, oui madame ! » Tout le monde était hypnotisé par lui mais personne ne semblait vraiment savoir pourquoi. Pourtant, c’est devenu évident dans le haka : il bougeait, il faisait les mêmes gestes que les autres (se taper les paumes des mains sur les cuisses, marteler le sol en cadence, se toucher les coudes, le tout en regardant l’adversaire dans les yeux avec un air de guerrier énervé) mais, alors que les gestes des autres allaient vers leurs adversaires et tout le stade qui les regardait, les gestes de ce joueur restaient en lui-même, restaient concentrés sur lui, et çà lui donnait une présence, une intensité incroyables. Et du coup, le haka qui est un chant guerrier, prenait toute sa force. Ce qui fait la force du soldat, ce n’est pas l’énergie qu’il déploie à intimider l’autre en lui envoyant tout un tas de signaux, c’est la force qu’il est capable de concentrer en lui-même, en restant centré sur soi. Le joueur maori, il devenait un arbre, un grand chêne indestructible avec des racines profondes, un rayonnement puissant, et tout le monde le sentait. Et pourtant on avait la certitude que le grand chêne, il pouvait aussi voler, qu’il allait être aussi rapide que l’air, malgré ou grâce à ses grandes racines.

Du coup, j’ai regardé le match avec attention en cherchant toujours la même chose : des moments compacts où un joueur devenait son propre mouvement sans avoir besoin de se fragmenter en se dirigeant vers. Et j’en ai vu ! J’en ai vu dans toutes les phases de jeu : dans les mêlées…; dans les phases de déploiement…

Mais aucun n’arrivait à la perfection du grand joueur maori… un joueur qui courait sans bouger en laissant tout le monde derrière lui. C’est les autres qui avaient l’air d’avoir des mouvements frénétiques et maladroits et qui pourtant étaient incapables de le rattraper.

Alors je me suis dit : ça y est, j’ai été capable de repérer dans le monde des mouvements immobiles ;…

 

Extrait de  « L’élégance du Hérisson » de Muriel Barbery

Petit texte adressé aux amateurs de Rugby, de Sport en général, mais aussi aux autres, pour vous permettre peut-être de prendre conscience qu’au travers de toute activité humaine, quelle qu’elle soit, se déploient les Phénomènes. En tout cas, si vous n’avez pas encore lu ce livre, plongez-vous dedans, c’est un bel univers.
 

 

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