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le corps, matière à penser

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

journal n° 16 (26/06/04)

 

Le corps qui pense

Il modèle le cerveau, il soigne l’esprit

Physiologie. Les neurosciences réaffirment le rôle fondamental du corps sur le cerveau

Le corps comme moyen d'action sur le psychisme fait un retour en force. II est à l'origine des émotions qui influencent le cerveau, incapable de fonctionner froidement. Partisans et adversaires de ce nouveau mouvement s'accordent au moins sur un point : fini le dualisme cartésien, on ne saurait imaginer une pensée toute-puissante et... sans corps.

Peut-on vraiment soigner la dépression ou l'anxiété sans médicaments ni psychanalyse, comme le promet le sous-titre de Guérir, le best-seller de David Servan-Schreiber (Robert Laffont, 2003) ? Suffit-il réellement de quelques mouvements oculaires ou de pratiquer un sport régulièrement pour se sentir « psychologiquement » mieux ? Depuis quelques années, le corps comme moyen d'action sur le psychisme est redevenu à la mode chez les thérapeutes.

Et le cerveau, alors ? Un organe comme les autres, soumis comme les autres aux influences externes et internes (Wet Mind, the New Cognitive Neuroscience, Stephen M. Kosslyn, Olivier Koenig, Free Press, 1995). Ses fonctions spécifiques, pensée, imagination, mémoire ? Autant de conséquences sans importance, pis, d'épiphénomènes, puisqu'en dernière instance, c'est le corps qui décide. Exit le cerveau hypertrophié de l'humanité future ou la pensée suprême des ordinateurs auxquels cet organe était censé ressembler. Exit le stoïcisme des âmes fortes et détachées de la matière : que le cerveau redescende donc de son piédestal ! Sans le corps et sans l'environnement qui l'ont façonné, le cerveau ne serait rien.

Depuis quelques années, une nouvelle génération de scientifiques, neuro-biologistes pour la plupart, prennent fait et cause pour ce matérialisme d'un genre nouveau. Pour eux, la raison pure n'existe pas, pas plus que l'esprit, qui ne peut s'émanciper de la chair. « En réalité, ce que les tenants de ce retour du corps rejettent, note Marc Jeannerod, de l'Institut des sciences cognitives de Lyon, ce n'est pas le cerveau, qui reste évidemment l'organe central par excellence, à, l'origine de toutes les régulations physiologiques, de toutes nos actions et pensées, mais plutôt la cognition - l'ensemble des processus mentaux qui nous permettent de penser, de nous souvenir du monde et de nous-mêmes ainsi que d'agir. Ce qu'ils rejettent, c'est le fait que celle-ci ait été tenue à part, en dehors du reste, c'est-à-dire des émotions, bref du corps. » Les émotions dont il est question ici relèvent de la physiologie, des affects viscéraux plus que des états d'âme ou de la psychologie (voir qu’est-ce qu’une émotion ?). Sont donc honnies surtout les sciences cognitives, hautes théories et subtiles spéculations quant à la nature de la pensée humaine développées par des philosophes, des linguistes, des anthropologues ou des mathématiciens généralement peu enclins à tenir compte des équilibres physiologiques, donc des émotions, qui influencent le cerveau. Alain Prochiantz, par exemple, l'un des plus virulents « partisans du corps », n'hésite pas à accuser les cognitivistes de « terrorisme physico-réductionniste » (La Biologie dans le boudoir, Alain Prochiantz, Odile Jacob, 1995). Plus nuancés, la plupart de ces nouveaux matérialistes se retrouvent dans les travaux du célèbre neuropsychiatre lusitano-américain Antonio Damasio et se réfèrent souvent à son ouvrage majeur, l'Erreur de Descartes (Odile Jacob, 2000).

Damasio y affirme, observations cliniques et expériences à l'appui, que toutes nos pensées, toutes nos décisions, tous nos choix, même les plus neutres, sont en réalité orientés par nos émotions. Ou plus exactement, ce qu'il baptise « marqueurs somatiques » (du grec sôma, « corps »). De quoi s'agit-il ? Après des expériences vécues ou simplement imaginées, nous coderions, sous la forme de réseaux de neurones, des « modèles d'états corporels » stéréotypés. Exemple: la vue d'un gendarme. Elle sollicitera le marqueur somatique correspondant à l'expérience, déjà vécue ou simplement fictive, « gendarme ». Alors s'activeront de manière automatique différentes régions cérébrales, comme les amygdales et les centres hypothalamiques du système nerveux sympathique. Résultat: une accélération du rythme cardiaque et un sentiment de faute, voire une conduite exagérément déférente à l'égard de l'homme en uniforme.

Précâblage inné

D'après Antonio Damasio, même un simple QCM (questionnaire à choix multiples) au concours de médecine activerait les marqueurs somatiques: la bonne réponse serait identifiée non par la connaissance abstraite du problème à résoudre, mais par les émotions que suscite chacune des réponses proposées. Orientant nos choix et donc nos comportements, ces marqueurs résulteraient soit d'un précâblage inné, fruit de millions d'années d'évolution, soit d'un conditionnement social ou d'un apprentissage culturel. Ils constitueraient une palette virtuellement infinie d'associations affectives.

« Les marqueurs somatiques résulteraient de l'activité spécifique du cortex orbito-frontal, précise Olivier Koenig, professeur à l'université Lyon-II. Vers cette région convergent des informations en provenance des aires cérébrales chargées du traitement sensoriel ainsi que des zones régulant les états physiologiques. Elle ferait alors le lien entre une situation donnée et les marqueurs somatiques. » Ce qui explique pourquoi la destruction ou la lésion de cette zone altère les comportements. Le cas le plus fameux est celui de Phineas Gage, employé des chemins de fer du Vermont au XIXe siècle, dont le crâne fut traversé par une barre à mine. La blessure transforma le sérieux et respectueux Gage en un monstre d'insolence, incapable de prendre la moindre décision ou de se concentrer longtemps sur une tâche ardue. « Damasio a beaucoup travaillé sur des patients souffrant de lésions dans la région orbito-frontale du cortex cérébral, à l'instar de Phineas Gage, explique Olivier Koenig. Il a observé que ces patients faisaient des choix parfois catastrophiques, toujours détachés du contexte émotionnel, comme ce criminel cérébrolésé qui découpait ses victimes en rondelles avec aussi peu d'émotion que s'il s'était agi d'un saucisson. »

Pour Damasio, où se situe l'erreur de Descartes ? Selon lui, le grand penseur français se trompait en envisageant l'existence, naturelle en son temps, d'une âme expérimentant le corps comme l'on peut faire l'expérience d'une voiture. Qu'il s'agisse d'une Lamborghini ou d'une 2 CV ne devrait pas changer fondamentalement l'homme qui la conduit, ni ses capacités de raisonnement (cet exemple ne vaut pas pour tous les hommes, il est vrai !). Les cas cliniques étudiés par Damasio montrent, au contraire, qu'une altération du traitement des émotions transforme effectivement le caractère et, dans une certaine mesure, les capacités de raisonnement. Est-ce révolutionnaire ? Pas tant que cela. L’emprise des émotions sur la raison est un phénomène bien connu et souvent observé, depuis des millénaires chez l'homme et quelques décennies chez l'animal. En l'occurrence chez le rat. Lorsqu'une des régions impliquées notamment dans le traitement de la peur, comme l'amygdale, est suractivée, le cortex frontal de l'animal s'éteint littéralement. Les Anglo-Saxons qualifient ce phénomène de flooding, un déluge émotionnel qui empêche toute action planifiée. C'est la peur paralysante qui rend lâches les témoins d'une agression.

Quant aux choix irrationnels dictés par les affects, personne, pas même les moins empiriques des cognitivistes, ne les a jamais niés. Marc Jeannerod cite certaines expériences édifiantes, comme « celle réalisée par le prix Nobel Daniel Kahneman et Amos Tversky (qui) montre à quel point l'émotion et l'empathie peuvent conduire à des choix parfaitement irrationnels. Les deux auteurs ont posé le petit problème suivant: deux personnes arrivent avec une demi-heure de retard à l'aéroport. L'avion de la première est parti à l'heure, mais celui de la seconde avait un retard de vingt-cinq minutes, autrement dit venait de partir depuis seulement cinq minutes. Laquelle des deux personnes avait le plus de raisons de regretter d'avoir raté son avion ? 78% des gens répondent que c'est le seconde ! Ce qui est parfaitement irrationnel... »

Un dualisme raison/ émotion

Que le cerveau ne puisse jamais fonctionner froidement, contrairement à un ordinateur est une thèse également défendue par un autre scientifique américain de renommée mondiale, Joseph LeDoux (The Emotional Brain, Joseph LeDoux, Simon & Schuster, 1996 ; Neurobiologie de la personnalité, Joseph LeDoux, Odile Jacob, 2003, trad. Pierre Khaldy). Il a montré comment la mise en condition du corps, par exemple des états physiologiques nécessaires à la fuite en cas de danger (augmentation du flux sanguin et de la respiration, ralentissement de la digestion, etc.), est ajustée bien avant que nous ayons conscience du danger. Tout un chacun peut en faire l'expérience lorsqu'il évite de peu un accident de voiture. « Il s'agit en quelque sorte d'un précâblage, précise Olivier Koenig, qui nous permet de réagir en très peu de temps par exemple à un mouvement sinusoïdal sur le sol, celui d'un serpent, ou encore à une grande masse qui se dirige vers nous, pourquoi pas un ours. L'identification ou la reconnaissance consciente du stimulus, "serpent" ou "ours", n'intervient que plus tard. » Un constat qui rappelle l'aphorisme du psychologue américain de la fin du XIXe siècle William James, qui disait à peu près ceci : ce n'est pas la peur qui nous fait courir devant l'ours, mais c'est parce que nous courons devant l'ours que nous avons peur...

LeDoux pense de surcroît que les émotions sont traitées dans plusieurs régions du cerveau, en particulier les amygdales, et pas seulement dans le fameux « centre des émotions » que serait le système limbique, dont il va même jusqu'à... réfuter l'existence ! (Système pourtant adopté par les scientifiques depuis les années 1960 comme faisant partie du cerveau paléomammalien. D'après LeDoux, reléguer dans les profondeurs archaïques du cerveau le traitement des émotions serait plus idéologique que scientifique : une survivance du vieux dualisme raison/émotion. Selon lui, il faut aussi noter que les amygdales s'activent lorsque l'on montre des mots chargés émotionnellement (amour, haine, plaisir). Mieux: elles facilitent la mémorisation, comme elles le feraient de toute image frappante ou concept associé (voir « L'énigme de la mémoire absolue », Sciences et Avenir n ° 644, octobre 2000).

Olivier Koenig fait remarquer, quant à lui, que d'autres régions du cerveau peuvent être affectées par les états du corps. « Les amygdales ne sont pas les seules, il peut y avoir aussi l'insula. Cette région cérébrale reçoit des informations en provenance des viscères et de l'ensemble du corps via le cortex somato-sensoriel. Une douleur ou n'importe quel état corporel peut donc, moyennant une analyse consciente de la situation, conduire à une réponse émotionnelle. » On peut d'ailleurs se demander si les informations sensorielles ne sont pas indispensables à la naissance des émotions. « Les observations réalisées chez les blessés médullaires, les personnes dont la moelle épinière est lésée, sont assez révélatrices,

. Ainsi, plus la lésion est haute sur la moelle, moins la personne semble éprouver d'émotions. A tel point que lorsque la lésion est au niveau des cervicales et empêche toute perception du corps, la personne prétend même ne plus ressentir d'émotions du tout. Ce n'est toutefois pas aussi simple. En effet, si l'on étudie de près son comportement, il semble qu'elle conserve tout de même ses émotions, mais moins vives. » D'après le chercheur, l'absence de perception corporelle serait alors contrebalancée par les représentations mentales que la personne garde de son propre corps, ses marqueurs somatiques, un peu à la façon des membres fantômes que les patients amputés continuent à ressentir comme une mémoire, une persistance du corps dans le cerveau.

Où est notre degré de liberté ?

« Le public est généralement sensible à ces spéculations biologiques qui veulent tout expliquer, constate Marc Jeannerod. Ce retour du corps, qui ne s'observe d'ailleurs pas que dans la science, est à mon sens politique, protestataire, même fasciste. J'aurais personnellement tendance à aller contre ce mouvement que je trouve pour le moins suspect. Certes, le corps a son importance, mais il n'y a tout de même pas que cela ! » Quelle place reste-t-il à la raison ou aux facultés d'abstraction de l'être humain ? « Pour être très honnête, Joseph LeDoux réduit les comportements de l'homme à des conditionnements émotionnels exactement comme le faisaient jadis les béhavioristes »,           - résume le spécialiste lyonnais. Rappelons que le béhaviorisme en psychologie considérait, dès les années 1930, que seuls importaient les comportements (behaviour en anglais) induits par les conditionnements ou les apprentissages. En revanche, il lui semblait impossible de tenir compte des états mentaux, ni du discours subjectif des individus. Une théorie largement rejetée, notamment par les sciences cognitives, dès les années 1960.

Plutôt que du corps, assisterait-on en fait à un retour sournois du béhaviorisme, au réveil du docteur Brodsky d'Orange mécanique, qui associait douleur physique et images violentes pour reconditionner les délinquants ? Les idéologies qui ont exalté le corps aux dépens de la culture, l'anthropométrie aux dépens de la psychologie, ont toujours été d'essence fasciste. « La biologie est contraignante, et notre pensée est contrainte par les limites des mécanismes cérébraux, admet Marc Jeannerod, mais le cerveau, en utilisant tous les moyens dont il dispose, parvient néanmoins à nous extraire de notre destin. »

Au-delà du corps qu'il contrôle et régule, d'un corps qui fut son premier terrain et moyen d'exploration, le cerveau humain peut s'extraire du déterminisme biologique, acquérir un degré de liberté supplémentaire que l'automate ou la fourmi n'ont pas et n'auront jamais.

Le soi et les neurones miroirs

Mais qu'est-ce que ce degré de liberté, et d'où vient-il ? Ne serait-ce qu'une fonction émergente du... Corps ? Depuis les années 1980, de nombreux chercheurs en sciences cognitives suggèrent d'aller le chercher ailleurs que dans les émotions, les états physiologiques, ou encore le conditionnement... Notre pensée serait une « idéalisation du corps », le propre de l'esprit humain résiderait dans « l'idée du corps », le nôtre comme celui des autres. Illustration des illustrations : le langage (lire « Langage anthropomorphique »). Selon Marc Jeannerod, qui se dit simulationniste, « pour comprendre le monde et autrui, notre cerveau s'en fait ses propres représentations mentales. Plus exactement, il imite ce que font les autres ou les phénomènes dont il est le témoin. » Si tout n'était que conditionnement, comment expliquer qu'un jeune enfant apprenant à parler puisse formuler des phrases qu'il n'a jamais entendues ? Ou même les comprendre sans mise en situation immédiate ? En 1996, Giacomo Rizzolatti, de l'université de Parme en Italie, a découvert que la compréhension du langage passait par une imitation de l'autre en train de parler, faisant intervenir des groupes de neurones particuliers qu'il a baptises « neurones miroirs » ou « système miroir ». Un système qui s'active uniquement lors de l'imitation de l'action d'un autre, ou lors de l'observation de l'autre en train de nous imiter... Ce, avant toute prise de conscience.

Les neurones miroirs, aujourd'hui considérés comme l'une des plus grandes découvertes en neurosciences de ces dernières années, sont le propre des grands primates. Ils pourraient être le siège ou l'une des structures impliquées non seulement dans la simulation, mais encore dans toute représentation de soi et des autres.

« A la base de toute connaissance, il y a le corps, résume Giacomo Rizzolatti. Le système miroir est ce qui permet de comprendre fondamentalement ce que font les autres. Il est par exemple impossible de saisir un protocole expérimental complexe sans le visualiser et en quelque sorte se le jouer intérieurement. » Selon le philosophe Alvin I. Goldman et d'autres théoriciens simulationnistes, La pensée humaine doit même pour comprendre un phénomène inédit, systématiquement opérer ce qu'ils appellent un embodiment (« se mettre dans le corps de »). « Je suis certain qu'ils voient juste en ce qui concerne le développement intellectuel de l'enfant, qui commence par imiter pour comprendre, tempère Giacomo Rizollatti. Mais l'adulte seul s'émanciper au moins partiellement de cet embodiment en se servant des symboles. Le système miroir valide toutefois ce que pensait le philosophe Maurice Merleau-Ponty dans les années 1960, à savoir que pour comprendre, il faut vivre ce que l'on cherche à comprendre. »

 

QU'EST-CE QU'UNE EMOTION ?

Dans l'esprit d'un Antonio Damasio et de nombreux neuropsychologues, les émotions sont des processus physiologiques qui participent au maintien de l'homéostasie, c'est-à-dire de l'intégrité du corps. Elles résultent d'interactions inconscientes entre des stimuli externes, par exemple la perception visuelle de quelque chose dans l'environnement, des stimuli internes en provenance de l'organisme, des viscères, des muscles... et certaines régions du cerveau profond comme les amygdales ou les régions ventrales du cortex préfrontal. Ces émotions viscérales sont universelles et le plus souvent innées, bien que la culture puisse en moduler l'expression. Elles peuvent rester inconscientes et ne laisser ressentir qu'un bien-être ou un mal-être diffus ayant pour conséquence différentes humeurs telles l'enthousiasme ou le découragement. Elles peuvent également émerger à la conscience sous la forme d'émotions primaires, de sentiments comme la peur, la joie, le dégoût, la colère, ou secondaires, telles jalousie, orgueil, embarras.

 

TROIS CERVEAUX EN UN ?

La très grande diversité des onctions exercées par le cerveau a conduit certains physiologistes à en nier l'unicité. L'exemple le plus connu est le cerveau « triunique » de Paul MacLean. Adaptant à la neurophysiologie l'approche évolutionniste, ce scientifique américain a suggéré que le cerveau était la somme de trois cerveaux distincts apparus l'un après l'autre au cours de l'évolution au plus profond, le cerveau reptilien chargé de traiter les régulations physiologiques et quelques conduites primitives. Juste au-dessus, le cerveau paléomammalien, avec notamment le système limbique, habituellement tenu pour le centre des émotions. Puis, chapeautant le tout, le cortex néomammalien, siège des fonctions les plus complexes de la cognition. Cette théorie, si elle n'est pas fondamentalement remise en question d'un point de vue évolutionniste, n'en n’est pas moins nuancée par les découvertes récentes des neurosciences. Toutes les régions du cerveau sont tellement interconnectées qu'il est en fait impossible de nier le caractère unitaire de ce qui est bien un seul organe.

 

 

LE CORPS SANS TETE

Après certains accidents, des comportements très étranges résultent de lésions, tels les syndromes frontaux, où des régions antérieures du cerveau sont altérées. Les individus atteints se montrent irrésistiblement attirés par certains objets comme d'autres le seraient par les jolies filles. Ils ne peuvent s'empêcher de les saisir et de les utiliser comme ils avaient appris à le faire avant leur accident. En l'occurrence, l'apprentissage ou le conditionnement est leur seule source de motivation. Pour eux, les objets ont une sorte de sex-appeal que certains philosophes américains qualifient d'affordance. L'usage potentiel des objets s'impose au malade, devenu une sorte de « corps sans tête ». Ce syndrome a de quoi faire réfléchir sur la définition béhavioriste de la nature humaine. En effet, si tous nos comportements et même nos pensées (dans le discours béhavioriste, la pensée est aussi un comportement) résultaient mécaniquement d'un apprentissage ou d'un conditionnement, il y aurait de fortes chances pour que nous ressemblions à ces patients souffrants de lésions... Et pourtant, nous arrivons bien à nous contrôler, et il reste à comprendre comment.

 

LE LANGAGE A L'IMAGE DE SOI

Des extraterrestres pourraient-ils nous comprendre, eux qui n'ont probablement pas le même corps que nous ? Sans doute pas, tant notre façon de parler semble irrémédiablement engluée dans l'anthropomorphisme. Notre langage se réfère en permanence à nous-même, à notre propre corps ou à nos actions. Des descriptions véritablement « anatomiques », sinon pourquoi dirait-on bouches d'égout, dents de fourchette, têtes d'épingle, culs de bouteille ? Nos métaphores sont motrices lorsqu'elles définissent nos pensées, qui parfois se tiennent, ou nos hypothèses, qui toujours s'émettent. Motrice et anthropomorphique aussi, l'étymologie des mots décrivant des concepts, même abstraits : comprendre, c'est « prendre avec », expliquer, « plier en dehors », envisager, « donner un visage », exister, « se tenir hors de ».

 

Bien-être mental

 

Le corps en action

Comment, en agissant sur notre corps, pouvons-nous soulager notre esprit ? Autrement dit, comment pouvons-nous mettre en œuvre ce que certains nomment déjà la médecine de l'esprit-corps ? Si notre corps joue un rôle fondamental sur notre cerveau, si leurs interactions sont plus fortes que tout ce que les neurosciences envisageaient voilà quelques années, il est en effet logique d'en tirer des conséquences pratiques. Et en particulier thérapeutiques. Aucune magie là-dedans, mais diverses méthodes, dont on commence à mieux comprendre les effets très concrets. On sait que certaines actions ou influences favorisent la sécrétion de « bonnes » hormones ou la diminution de « mauvaises ». Une nouvelle biochimie du corps et de l'esprit accessible à chacun.

Dès que l'on touche au corps ou que celui-ci s'active, certaines parties du cerveau réagissent en libérant des hormones qui donnent des sensations agréables voire euphorisantes.

Massage et ocytocine

Un bon massage soulage mécaniquement les tensions musculaires, les douleurs cervicales, dorsales et lombaires... mais ce n'est pas tout. Sous les doigts du masseur, les millions de récepteurs cutanés envoient des influx nerveux vers la moelle épinière qui les répercute à son tour vers le cortex somato-sensoriel. L’hypothalamus est alors stimulé et fait sécréter un cocktail d'hormones et de neurotransmetteurs, endorphines, noradrénaline, dopamine, sérotonine et surtout ocytocine. Cette dernière serait l'hormone du plaisir du massage. Habituellement produit par les mammifères femelles lorsqu'elles allaitent ou mettent bas, ce peptide provoque chez l'homme une baisse du rythme cardiaque et de la tension artérielle et aurait aussi une action antalgique. Un effet qui perdure quatre à cinq heures.

Les hormones du plaisir

Massage, sport et sexe agissent sur des fibres nerveuses (en bleu, à gauche, sur le dessin), qui remontent jusqu'au cortex somato-sensoriel. Alors sont sécrétées dans le cerveau trois hormones du bien-être, ocytocine, endorphines et dopamine. Elles agissent en retour sur le système sympathique et parasympathique, en favorisant le second. D'où un « relâchement» physiologique (ralentissement du rythme cardiaque et de la respiration, amélioration du transit intestinal...). Les fonctions végétatives du corps sont privilégiées. Quant à l'acupuncture, son effet physiologique est méconnu. Peut-être à mettre en relation avec le non moins énigmatique effet placebo.

Sport et endorphines

Bien-être, euphorie, sentiment de plénitude, voilà ce que finit par ressentir le sportif, pourvu qu'il ait du courage! Ce n'est, en effet, qu'au bout d'une demi-heure d'un effort physique soutenu, lorsque les muscles souffrent, que le cerveau libère quantité d'endorphines. L'action de ces peptides est comparable à celle que reproduit artificiellement la morphine: en se fixant sur des récepteurs cellulaires spécifiques, ils bloquent la transmission des signaux douloureux. Les sports les plus « endorphinogènes » sont les sports d'endurance, jogging, vélo, natation, ski de fond... Une demi-heure à trois quarts d'heure après l'arrêt de l'effort, le taux d'endorphines est encore cinq fois supérieur à la valeur mesurée au repos, et le seuil de la douleur demeure élevé quatre heures après leur sécrétion. Rapidement détruite par des enzymes, cette « drogue naturelle » n'entraîne aucune dépendance, elle n'est que psychologique contrairement à la morphine, qui désensibilise les neurones et crée une dépendance physique.

Sexe, ocytocine et endorphines

Comme chacun devrait le savoir, le plaisir sexuel se passe... dans la tête. La stimulation des zones érogènes excite un certain nombre de fibres sensorielles qui mobilisent le système nerveux autonome. Celui-ci active de manière rythmique différentes zones du cerveau, le septum, l'hypothalamus et l'amygdale. Si bien que les activités cérébrales finissent par se synchroniser et déclenchent une série de petites crises d'épilepsie: l'orgasme.

L’hypophyse sécrète une quantité d'endorphines et d'ocytocine qui, comme le sport, procure une sensation de bien-être et de délassement.

Acupuncture et cerveau global

De plus en plus utilisée par les psychiatres, l'acupuncture est une méthode efficace de soin. Toutefois, l'action des aiguilles sur l'organisme reste un mystère complet. Personne n'a, jusqu'à maintenant, prouvé l'existence physique des « méridiens », sur lesquels sont pourtant censées agir les aiguilles.

Nul nerf particulier, nul réseau périphérique, n’explique pourquoi une aiguille plantée sur le pied active les paires visuelles du cortex cérébral, par exemple.

Une hypothèse cependant : toutes les régions du cerveau sont interconnectées et il est possible que l'acupuncture exploite de façon empirique certaines connexions encore inconnues

entre les centres du toucher et l'hypothalamus, qui est le grand centre de régulation physiologique du

corps.

Le corps sous influence

La lumière, la musique, certains rituels permettent de faire diminuer les hormones du stress, tel le cortisol.

Lumière et mélatonine

Les jours plus courts, à l'automne, peuvent affecter l'humeur au point de conduire à une dépression saisonnière. Explication: la baisse des taux de mélatonine et de sérotonine. Produite au cours de la journée par l'épiphyse (noyau nerveux situé à la base du cerveau), la mélatonine prépare le sommeil. Si elle est en quantité insuffisante, impossible de s'endormir. Quant à la sérotonine, qui dépend pour partie de la mélatonine, elle maintient une certaine activité dans les lobes préfrontaux. En cas de déficit en sérotonine, c'est la dépression. Pour contrecarrer ces effets, certains psychothérapeutes ont donc proposé de soumettre leurs patients à une luminothérapie, éclairage artificiel destiné à maintenir les taux de ces deux neurotransmetteurs.

EMDR, rituels et cortisol

inventé par la psychologue américaine Francine Shapiro, l'EMDR (eye movement desensitization and reprocessing, désensibilisation et reprogrammation par le mouvement des yeux) fait partie de ces nouvelles techniques de psychothérapie (traitement des troubles anxieux) évacuant l'introspection classique au bénéfice d'un comportement.

En l'occurrence, il s'agit de bouger les yeux de droite et de gauche en suivant la baguette du praticien. D'après David Servan-Schreiber, le mouvement des yeux ne serait pas le plus important dans cette technique. Ce serait le fait d'attirer l'attention du patient de manière répétitive et alternée - l'EMDR fonctionne comme un rituel, qui aurait un effet thérapeutique. L’action stéréotypée et rythmée permet en effet aux animaux et aux hommes de lutter contre le stress, de faire baisser leur taux de cortisol. II existerait un « générateur de rituels » sous influence sérotoninergique dans les noyaux gris de la base du cerveau.

II est bon de faire baisser le stress, qui à long terme détériore les neurones, affecte les défenses immunitaires... Pour ce faire, il faut minimiser la sécrétion du cortisol par les glandes surrénales, en inhibant la production d’ACTH venue de l'hypophyse. II faut également diminuer la sécrétion d'adrénaline par le système nerveux sympathique sous l'influence de l'hypothalamus. Ces modifications sont obtenues grâce à diverses thérapies: la lumière (flèches rouges) agit sur l'épiphyse qui régule la synthèse de la mélatonine; la musique fait sécréter de la dopamine qui active les amygdales, le cortex orbito-frontal..., régions du cerveau liées au plaisir ; l'EMDR et les rituels modifient l'activité des amygdales, de l'hippocampe, des noyaux gris de la base (en vert). Quant à la méditation, elle permettrait le débranchement de régions pariétales et elle modifie l'activité du cortex préfrontal.

Musique et dopamine

Le rôle de la musique sur les équilibres internes et l'humeur est connu depuis la nuit des temps.

D'un point de vue neurophysiologique cependant, le mode d'action de la musique n'est pas totalement élucidé. Des expériences récentes ont montré que l'harmonie activait certaines régions liées au plaisir et à la motivation comme le striatum ventral, le mésencéphale, les amygdales, le cortex orbito-frontal. L’un des neurotransmetteurs le plus souvent responsable de l'activation de ces différentes régions est la dopamine, « l'amine qui dope» ou « hormone de la récompense » dont la sécrétion résulte de l'écoute d'un morceau de musique jugé plaisant par son auditeur. Ce mécanisme peut conduire à l'euphorie et la musicothérapie lutter contre le mal-être, l'abattement ou la déprime passagère.

Méditation, tout dans le cortex

A l'inverse de toutes les techniques évoquées ici, la méditation est un moyen purement mental d'action sur le corps. II ne s'agit pas d'une méthode de relaxation mais d'une technique de concentration intellectuelle, susceptible de soulager le corps du poids des idées noires. En général, les méditants fixent leur attention sur une image, une idée, un mot, suffisamment longtemps pour obtenir l'effet recherché: une altération de conscience particulière, une sorte de transcendance modifiant profondément leur perception du monde et d'eux-mêmes, mais aussi leurs équilibres physiologiques. Parfois, le méditant agit de manière inverse et tente de ne fixer son attention sur rien, de faire le vide. Dans les deux cas, il se produit une modification de l'activité du cortex préfrontal qui induit une sorte de débranchement de régions particulières du cortex associatif pariétal ainsi que des régions profondes qui régulent mieux le stress.

 

 

Glossaire

Sciences cognitives : Domaine de recherche qui regroupe des philosophes, anthropologues, linguistes... dont l'objet est l'étude des mécanismes de la pensée humaine d'un point de vue plus théorique que biologique.

Matérialistes : Depuis l'époque d'Epicure mais surtout celle de La Mettrie ou Holbach, le matérialisme considère qu'il n'y a pas d'âme ni d'esprit, que toute pensée est matière.

Béhavioristes : Ceux-ci considèrent que toutes les conduites humaines peuvent s'apparenter à des réflexes conditionnés, et que par conséquent il est inutile de s'intéresser aux états mentaux pour comprendre la nature humaine.

Simulationnistes : A la suite du philosophe Alvin Goldman, les simulationnistes estiment que toute pensée, toute compréhension repose sur une imitation mentale de ce que l'on cherche à penser ou à comprendre.

Théoriciens de la théorie (en anglais theorytheorists) : Pour les tenants de cette école, qui s'affrontent aux simulationnistes, l'enfant se forme des règles, ou théories, implicites de compréhension du monde et des autres (par exemple la fameuse « théorie de l'esprit » qui permet de comprendre les états mentaux et émotionnels d'autrui).

Conditionnement : Procédé d'apprentissage (ou de dressage) inventé par Pavlov puis développé par les psychologues expérimentaux, les physiologistes et les psychiatres qui lui ont succédé, visant à orienter le comportement grâce à des stimuli qui n'ont initialement aucune relation avec lui, l'exemple le plus connu étant l'association du son d'une cloche avec le réflexe de salivation. Le conditionnement social est dénoncé dans le film de Stanley Kubrick, Orange mécanique, en 1971.

Bibliographie

Marc Jeannerod : La Nature de l'esprit, Odile Jacob, 2002 ; Traité de physiologie mentale, Odile Jacob, 1996 ; Esprit, où es-tu ?avec Jacques Hochman ,Odile Jacob, 1991.

Olivier Koenig : Vocabulaire de sciences cognitives, dirigé par 0livier Houdé, PU F, 2003.

Antonio Damasio : Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003; Le Sentiment même de soi, Odile Jacob, 1999.

William James : Précis de psychologie, trad. Nathalie Ferron, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003.

Michel Billard (02/01/2004)

D’après un article de Sciences et Avenir de décembre 2003 écrit par Patrick Jean-Baptiste

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