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la phénoménologie et muriel barberey

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

journal n° 36 du 27/09/2009

« Alors la seconde question : que connaissons-nous du monde ?

À cette question, les idéalistes comme Kant répondent.

Que répondent-ils ?

Ils répondent : pas grand-chose.

L'idéalisme, c'est la position qui considère que nous ne pouvons connaître que ce qui apparaît à notre conscience, cette entité semi-divine qui nous sauve de la bestialité. Nous connaissons du monde ce que notre conscience peut en dire parce que ça lui apparaît - et pas plus.

Prenons un exemple, au hasard un sympathique chat prénommé Léon. Pourquoi ? Parce que je trouve que c'est plus facile avec un chat. Et je vous demande : comment pouvez-vous être certain qu'il s'agit bien d'un chat et même connaître ce qu'est un chat? Une réponse saine consisterait à mettre en avant le fait que votre perception de la bête, complétée de quelques mécanismes conceptuels et langagiers, vous amène à former cette connaissance. Mais la réponse idéaliste consiste à faire état de l'impossibilité qu'il y a à savoir si ce que nous percevons et concevons du chat, si ce qui apparaît comme chat à notre conscience, est bien conforme à ce qu'est le chat en son intimité profonde. Peut-être mon chat, que j'appréhende présentement comme un quadrupède obèse à moustaches frémissantes et que je range en mon esprit dans un tiroir étiqueté « chat », est-­il en vérité et en son essence même une boule de glu verte qui ne fait pas miaou. Mais mes sens sont conformés de telle sorte que cela ne m'apparaît pas et que l'immonde tas de colle verte, trompant mon dégoût et ma candide confiance, se présente à ma conscience sous l'apparence d'un animal domestique glouton et soyeux.

Voilà l'idéalisme kantien. Nous ne connaissons du monde que l'idée qu'en forme notre conscience. Mais il existe une théorie plus déprimante que celle-ci, une théorie qui ouvre des perspectives plus effrayantes encore que celle de caresser sans s'en rendre compte un morceau de bave verte ou, le matin, d'enfoncer dans une caverne pustuleuse vos tartines que vous croyiez destinées au grille-pain.

II existe l'idéalisme de Edmund Husserl, qui m'évoque désormais une marque de robes de bure pour prêtres séduits par un obscur schisme de l'Église baptiste.

Dans cette dernière théorie n'existe que l'appréhension du chat. Et le chat ? Eh bien on s'en passe. Nul besoin du chat. Pour quoi faire ? Quel chat ? Désormais, la philosophie s'autorise à ne plus se vautrer que dans le stupre du pur esprit. Le monde est une réalité inaccessible qu'il serait vain de tenter de connaître. Que connaissons-nous du monde ? Rien. Toute connaissance n'étant que l'auto-exploration de la conscience réflexive par elle-même, on peut donc envoyer le monde au diable.

Telle est la phénoménologie : la « science de ce qui apparaît à la conscience ». Comment se passe la journée d'un phénoménologue ? Il se lève, a conscience de savonner sous la douche un corps dont l'existence est sans fondement, d'avaler des tartines néantisées, d'enfiler des vêtements qui sont comme des parenthèses vides, de se rendre à son bureau et de se saisir d'un chat.

Peu lui chaut que ce chat existe ou n'existe pas et ce qu'il est en son essence même. Ce qui est indécidable ne l'intéresse pas. En revanche, il est indéniable qu'à sa conscience apparaît un chat et c'est cet apparaître qui préoccupe notre homme.

Un apparaître au reste bien complexe. Que l'on puisse à ce point détailler le fonctionnement de l'appréhension par la conscience d'une chose dont l'existence en soi est indifférente est proprement remarquable. Savez-vous que notre conscience ne perçoit pas tout de go mais effectue des séries compliquées de synthèses qui, au moyen de profilages successifs, parviennent à faire apparaître à nos sens des objets divers comme, par exemple, un chat, un balai ou une tapette à mouches et Dieu sait si c'est utile ? Faites l'exercice de regarder votre chat et de vous demander comme il se produit que vous sachiez comment il est fait devant, derrière, en dessous et au-dessus alors que présentement, vous ne le percevez que de face. Il a bien fallu que votre conscience, synthétisant sans même que vous y preniez garde les multiples perceptions de votre chat sous tous les angles possibles, ait fini par créer cette image complète du chat que votre vision actuelle ne vous livre jamais. C'est pareil pour la tapette à mouches, que vous ne percevez jamais que dans un sens bien que vous puissiez la visualiser tout entière en votre esprit et que, miracle, vous connaissiez sans même la retourner comment elle est faite de l'autre côté.

On conviendra que ce savoir est bien utile. On n'imagine pas Manuela se servir d'une tapette à mouches sans immédiatement mobiliser le savoir qu'elle a des divers profilages qui sont nécessaires à son appréhension. D'ailleurs, on n'imagine pas Manuela se servir d'une tapette à mouches pour la bonne raison qu'il n'y a jamais de mouches dans les appartements des riches. Ni mouches, ni vérole, ni mauvaises odeurs, ni secrets de famille. Chez les riches, tout est propre, lisse, sain et conséquemment préservé de la tyrannie des tapettes à mouches et de l'opprobre publique.

Voici donc la phénoménologie : un monologue solitaire et sans fin de la conscience avec elle-même, un autisme pur et dur qu'aucun vrai chat n'importune jamais. »

Muriel Barberey – « L’élégance du hérisson » – (chapitre « Robes de bures ») – pages 60 à 63

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