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la meilleure façon de s'asseoir

 

 

dernière modification de cette page le 25-sept.-2016

journal n° 64 du 09/2016

De côté, de travers, penché en avant ? Jambes croisées, tendues, ou écartées ? Mieux vaut choisir sa position, car chaque attitude est interprétée par notre entourage, qui en tire des conclusions sur notre personnalité.

 

Zut, j’ai encore trop croisé les jambes ! Mais si je les écarte, j’ai l’air moins sûre de moi et je suis moins séduisante... Alors, je vais poser un bras sur l’accoudoir du fauteuil, pour avoir l’air détendue...

 

Si, comme cette jeune candidate à un entretien d’embauche, vous ne savez quelle position adopter pour produire une bonne impression, cet article est pour vous. Et si, de façon générale, vous vous demandez quelle impression produit sur votre entourage votre posture assise, au travail ou lors d’une soirée, ne le lâchez pas non plus.

Nous passons beaucoup de temps assis. Pendant tout ce temps, les autres nous voient et nous jugent – même sans s’en apercevoir. En outre, pour chaque posture, notre corps et notre cerveau produisent des émotions bien particulières qui modifient notre état d’humeur au fil de la journée. Alors, comment les connaître et établir une grammaire de la posture assise ?

En 2014, nous avons imaginé une expérience pour en savoir plus. Nos sujets d’étude : de jeunes hommes et jeunes filles de 19 ans, photographiés sur une chaise dans trois positions – jambes croisées fermées (le genou d’une jambe au-dessus du genou de l’autre), jambes croisées ouvertes (la cheville d’une jambe reposant sur le genou de l’autre), et jambes non croisées, les pieds sur le sol et écartés de quelques centimètres.

 

 

 

L’ART DE CROISER LES JAMBES

Des observateurs extérieurs devaient évaluer le degré de féminité ou de masculinité de la personne photographiée ainsi que son niveau de dominance, sa douceur apparente, son degré d’ouverture aux discussions et sa « simplicité » (le fait de se montrer tel qu’on est). Nous avons constaté que les femmes étaient perçues comme plus féminines lorsqu’elles adoptaient une position jambes croisées ouvertes que si elles se tenaient jambes croisées fermées ou jambes non croisées. Nous avons constaté que la cheville sur le genou les faisait juger aussi plus douces et « simples », mais aussi moins dominantes.

Qu’en est-il des hommes ? Cette fois, les jambes non croisées renvoient une image plus masculine, et les jambes croisées « genou sur genou » sont interprétées comme le signe d’une personnalité ouverte au dialogue...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rien de tel que cette posture tout en extension pour se sentir le roi du monde... Même si l’on est assis sur une pauvre petite chaise.

 

L’IMPORTANCE DE L’ACCOUDOIR

Depuis quelques années, les neurosciences et la psychologie ont vu se développer une théorie appelée embodiment (« incorporation », en anglais), qui postule que nos mouvements ou postures favorisent en nous certaines pensées ou émotions. Dans le cadre d’une telle théorie, se pourrait-il que la façon dont nous nous asseyons modifie la perception que nous avons de nous-mêmes ? Psychologue de l’université de Buffalo, dans l’état de New York, Lora Park a testé cette hypothèse en 2013, en demandant à de jeunes volontaires de se tenir assis à un bureau en adoptant trois postures : premièrement, jambes genoux serrées, les mains sous les cuisses ; deuxièmement, jambes croisées ouvertes (la cheville de la jambe droite sur le genou de la jambe gauche), une main sur l’accoudoir du fauteuil et l’autre sur le bureau ; et troisièmement, mains croisées derrière la tête et les pieds posés sur le bureau.

Les participants devaient conserver chacune de ces positions trois minutes, puis remplir des questionnaires indiquant à quel point ils éprouvaient des sentiments de puissance et de responsabilité. Les résultats ont montré que dans la première position (jambes et genoux serrés, mains sous les cuisses), les sujets avaient l’impression de détenir moins de pouvoir que dans les deux autres. Celles-ci – jambes croisées en position ouverte, bras écartés, appui sur l’accoudoir et sur le bureau, ou bien franchement pieds sur le bureau et mains derrière la nuque – sont des postures dites d’ouverture ou d’expansion. Elles semblent ainsi amorcer des pensées liées à l’occupation de l’espace, à la visibilité et au statut social.

Lora Park a également observé un effet culturel de ces postures. Par exemple, les étudiants américains ressentaient autant de pouvoir dans la position avec les pieds sur le bureau, que s’ils se tenaient jambes croisées, une main sur l’accoudoir et une autre sur le bureau. Mais les étudiants d’origine asiatique se sentaient moins puissants en mettant les pieds sur le bureau. Signe que les normes sociales qu’ils avaient intériorisées (mettre les pieds sur la table n’est pas un comportement compatible avec une figure de pouvoir en Orient) exerçaient une influence sur leurs émotions à travers leur corps.

Le sentiment de dominance ou d’importance que nous éprouvons est donc modulable par des gestes que chacun peut s’entraîner à faire. Travailler son maintien est un moyen de se mettre dans la peau d’un personnage important. Mais respectons attentivement les codes sociaux de ces attitudes, car ceux-ci aussi modulent le lien qui existe entre notre corps et notre esprit.

 

BIEN S’ASSEOIR AIDE À SUPPORTER LES CONTRARIÉTÉS

Que se passe-t-il lorsqu’on occupe la position du subordonné ? Certaines postures peuvent aider à mieux supporter les critiques – par exemple, émanant d’un supérieur. Si vous avez la possibilité d’incliner légèrement votre fauteuil en arrière, n’hésitez pas : des expériences menées sur des volontaires à l’université du Texas ont montré en 2009 que lorsque nous recevons des commentaires déplaisants à propos de nous-mêmes, les zones du cerveau associées aux sentiments négatifs s’activent moins lorsque le siège que nous occupons est incliné en arrière. Dans cette expérience, les neuroscientifiques Eddie Harmon-Jones et Carly Peterson ont tout d’abord demandé à des étudiants de rédiger un court texte qui, leur disaient-ils, serait évalué par un de leurs pairs. Ensuite, chaque rédacteur était placé dans un fauteuil de bureau en position droite ou légèrement inclinée en arrière. Grâce à des écouteurs, le sujet entendait alors l’évaluation de son texte, qui était à dessein toujours négative. C’est à ce moment que l’activité du cerveau du cobaye était mesurée par des électrodes posées à la surface de son crâne, avec une attention particulière pour la partie antérieure gauche du cerveau, le cortex préfrontal gauche. Et pour cause : cette zone, selon des recherches récentes, s’activerait dans les situations angoissantes ou désagréables – par exemple lorsque notre entourage exprime un avis négatif sur nos performances ou comportements.

 

 

8,3 SUR 10

LA NOTE DE FÉMINITÉ

attribuée par des juges à une femme ayant les jambes croisées, une cheville sur le genou opposé, contre 5,8 sur 10 pour les jambes croisées, genou contre genou.

 

Qu’a révélé l’électro-encéphalogramme ? Une activation supérieure de ce cortex préfrontal gauche chez les personnes recevant leurs évaluations négatives dans un fauteuil bien vertical, par rapport à une position légèrement inclinée. Pour être tout à fait exact, la réception des évaluations négatives en position inclinée provoquait une activation du cortex préfrontal gauche similaire à une évaluation positive en position verticale ! Pourquoi ? Légèrement penchés en arrière, nous prendrions avec plus de légèreté et de détente les nouvelles préoccupantes. Celles-ci glisseraient en quelque sorte sur nous, sans nous atteindre.

Sachez aussi que le désagrément subi dépend de la posture de votre interlocuteur. Si votre supérieur vous fait des reproches en adoptant une position de dominance (jambes écartées, bras écartés reposant sur les accoudoirs du fauteuil et tenue du dos droite sur le dossier du fauteuil), vous passerez un moins bon moment que s’il le fait dans une position soumise, jambes serrées, bras croisés reposant sur les cuisses et légèrement incliné en arrière. La psychologue Vanessa Bohns, de l’université de Toronto, au Canada, et son confrère Scott Wiltermuth, de l’université de Californie à Los Angeles, ont montré que les seuils de douleur mesurés dans des tests classiques (pression sur les membres) sont abaissés chez des personnes ayant reçu des commentaires de la part d’un individu en posture de domination, par rapport à une position soumise. Même leur capacité musculaire, mesurée à travers des tests d’effort, était réduite…

 

POSTURE ASSISE, HORMONES ET ÉTAT DE STRESS

À la lumière de ces résultats, il est tentant de penser que notre posture assise aurait un impact, positif ou négatif, sur nos états de stress. Et c’est vrai ! À l’université Columbia à New York, la psychologue Dana Carney a mesuré les concentrations d’une hormone du stress (le cortisol) ainsi que d’une autre hormone souvent associée à la dominance – la testostérone – chez des volontaires priés de se tenir plusieurs minutes, soit dans une position associée aux États-Unis à un statut de pouvoir élevé (les pieds sur la table, le dos incliné et les mains derrière la nuque) soit dans une position à faible statut de pouvoir (assis droit sur une chaise, les bras collés le long du corps et les jambes serrées).

Elle a constaté que la posture de pouvoir augmentait la concentration de testostérone tout en réduisant celle de cortisol, en comparaison de la position de faible statut. En outre, cette posture dominatrice se traduisait par une prise de risque supérieure lors de jeux de hasard et d’argent (86 % de choix risqués, contre 60 % seulement pour les participants en posture repliée), et les personnes l’ayant adoptée déclaraient se sentir en position de force. Peut-être les traders qui ont défrayé la chronique ces dernières années par leurs prises de risques inconsidérées étaient-ils tout simplement… mal assis ?

Après une journée assis sur votre fauteuil de bureau, peut-être croyez-vous enfin en avoir fini avec les chaises, sièges et autres canapés. Détrompez-vous... Pour bon nombre d’entre vous, il s’agira d’être encore assis en rentrant chez vous, notamment dans votre voiture. Or, là aussi, votre façon de vous asseoir peut vous jouer des tours. Un des spécialistes de ces effets, Andy Yap, chercheur au MIT de Cambridge dans le Massachusetts, a fait participer des étudiants à des jeux vidéo de course automobile, qui leur permettaient d’empocher des gains d’argent s’ils réalisaient des temps suffisamment performants. Les conducteurs évoluaient sur un circuit où ils devaient éviter des obstacles sur le circuit, et, en cas de choc, se contraindre à attendre dix secondes avant de repartir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Assis dans un fauteuil incliné en arrière, nous supportons mieux les critiques que dans un siège en position verticale.

 

 

 

 

 

LE CHAUFFARD AVAIT LES BRAS TENDUS

Mais les scientifiques avaient ajouté un détail important à leur dispositif : le simulateur de conduite était réglé de telle façon que les joueurs étaient obligés soit de se tenir droits sur leur siège, bras tendus pour saisir le volant et jambes tendues également pour atteindre les pédales, soit de manier le volant avec les bras fléchis, de plier les jambes pour manier les pédales, tout en se trouvant installés légèrement plus bas que l’écran.

Dans le premier cas, ils occupaient une position qualifiée d’expansive, et dans le second il s’agissait d’une posture « contractée ». Or, selon le type de maintien qui leur était imposé, les résultats des courses ont changé du tout au tout. Dans la position dite expansive, les conducteurs ont certes conduit plus vite, mais ont heurté plus d’obstacles et ont eu moins de respect pour la consigne d’attente après un choc que dans la position contractée.

Comment l’interpréter ? La posture expansive est favorable à l’émergence d’un sentiment de pouvoir, ainsi que nous l’avons mentionné plus haut. Par ailleurs, les personnes habitées par un sentiment de puissance prendraient plus de libertés avec les règles de la vie en société, notamment avec les règles de conduite. Elles auraient aussi moins tendance à s’imposer des restrictions, par exemple la loi stipulant qu’il faut attendre dix secondes pour redémarrer après avoir heurté un obstacle.

Confirmation de cette hypothèse, après la course, tous les participants ont dû remplir des questionnaires destinés à évaluer leur sentiment d’occuper une situation de pouvoir. Les scores associés à ce sentiment se sont révélés supérieurs en condition expansive que décontractée...

Intéressés par les conclusions de leur étude en simulateur, les chercheurs ont alors demandé à leurs assistants de se rendre en ville et d’examiner soigneusement les voitures garées en double file qui gênent la circulation. De retour au laboratoire, ils ont consulté les données des constructeurs afin de mesurer l’espace disponible pour le conducteur derrière le volant. Et de constater que les véhicules offrant le plus d’es­pace autour du siège conducteur sont, en moyenne, ceux que l’on observe le plus fréquemment garés en double file.

 

PSYCHOLOGIE DU CONDUCTEUR DE 4X4

Voilà une science aux conséquences pratiques : par exemple, si vous devez prendre la route avec un conducteur peu soucieux du code de la route, baissez son siège discrètement et rapproche-le des pédales. Sans le savoir, notre Fangio fera peut-être un peu plus attention aux panneaux de signalisation. Et si vous craignez qu’il ne recule de nouveau son siège, vous pouvez toujours placer une grosse valise dans l’espace situé entre son siège et la banquette arrière. Aujourd’hui, les psychologues se demandent si la position assise des conducteurs n’aurait pas un lien avec les statistiques de l’insécurité routière. Même un conducteur discipliné et soucieux des règles, s’il passe d’une Fiat 500 à un gros SUV, est capable de changer de comportement sur la voie publique. À quand le jour où les magistrats imposeront aux chauffards la conduite de voitures « pot de yaourt » ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Siège reculé, bras et jambes tendues, un conducteur se sent plus dominateur et respecte moins le code de la route.

 

Bibliographie

L. E. Park et al., Stand tall, but don’t put your feet up : Universal and culturally-specific effects of expansive pos­tures on power, Journal of Experimental Social Psychology, vol. 49, pp. 965-971, 2013.

A. J. Yap et al., The ergo­nomics of dishonesty : The effect of incidental expansive posture on stealing, cheating and traffic violations, Psychological Science, vol. 24, pp. 2281-2289, 2013.

V. K. Bohns et S. S. Wil­termuth, It hurts when I do this (or you do that) : Posture and pain tolerance, Journal of Experimental Social Psychology, vol. 48, pp. 341-345, 2011.

 

CP 79 - Juillet-Août 2016 transcrit par Michel Billard

 

 

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