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france et sport de très haut niveau

 

 

dernière modification de cette page le 25-juin-2014

journal n° 55 du 23/03/2014

La France est-elle un pays de sport de très haut niveau ?

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Entraîneurs, responsables fédéraux, sportifs de haut niveau... Ils sont de plus en plus nombreux à s'accorder sur un point : le sport dans sa version la plus élitiste ne serait pas inscrit dans la culture française. A une semaine de l'ouverture des Jeux olympiques de Londres, enquête sur cette exception française vis-à-vis de la pratique sportive de très haut niveau.

Lorsque Jean-Marc Pocholle, directeur technique national du badminton, s'émeut des difficultés à « amener les jeunes à une pratique de haut niveau », Fabrice Pellerin, l'entraîneur du nageur Yannick Agnel, déplore quant à lui un écart trop important « entre le niveau atteint par les nageurs tricolores et leur considération ». Pour le technicien, pas de doute, la France « n'est pas un pays sportif ». Ce discours quelque peu alarmiste dépasse même la sphère de l'amateurisme et de l'olympisme pour s'immiscer dans le monde professionnel. Fin mars, Leonardo, le directeur sportif du Paris Saint-Germain, jetait ainsi un pavé dans la mare : « Il n'y a pas de culture de la gagne ici. Le niveau de préparation des joueurs et des entraîneurs est vraiment bas. »

Un rapide coup d'œil sur les résultats enregistrés par les équipes de France aux Jeux olympiques permet de comprendre pourquoi certains abondent dans ce sens : si le volume global de médailles est en constante augmentation depuis plus de quinze ans, passant de 37 récompenses en 1996 à 41 en 2008, on assiste dans le même temps à une décroissance du nombre de médailles d'or, de 15 à Atlanta à 7 à Pékin.

 

PLAISIR CONTRE PERFORMANCE

Autrement dit, les sportifs tricolores sont sur les podiums, mais rarement sur la plus haute marche. « Ceux qui pensent que les Français n'auraient pas cette culture de la performance s'appuient sur cette analyse, précise Thierry Maudet, le directeur général de l'Insep. Serions-nous les éternels seconds qui n'ont qu'un seul objectif, celui de participer ? Franchement, je n'y crois pas. »

Selon certains observateurs, il existerait pourtant une spécificité très française à favoriser le développement du sport de masse, du sport loisir, au détriment de la performance pure et du très haut niveau, comme cela peut être le cas dans certains pays asiatiques ou anglo-saxons. La pratique sportive serait davantage appréhendée chez nous dans un souci de bien-être et d'épanouissement personnel plutôt que dans une recherche d'excellence.

Exit les ambitions internationales – et les efforts que cela suppose : on fait du sport pour se distraire. Pour les athlètes français exilés à l'étranger, le contraste est d'ailleurs saisissant. « Dans le système russe ou nord-américain, l'athlète est rapidement pris dans l'engrenage du haut niveau. Si on fait du sport, c'est pour devenir un champion, observe la patineuse Nathalie Péchalat, basée à Détroit après plusieurs années passées à Moscou. A l'inverse, dans le modèle français, le sport s'apparente davantage à un passe-temps. »

Cette approche du sport, où la notion de plaisir est érigée en principe, pourrait même avoir des répercussions sur une carrière potentielle. Car plus on tarde à amorcer une démarche de haut niveau, plus on compromet ses chances de percer ensuite sur la scène internationale.

 

"PERTE DE TEMPS"

C'est le constat fait par les sportifs étrangers venus tester les méthodes françaises. « En favorisant une pratique de loisir, comme c'est le cas dans certaines disciplines et certains clubs, l'apprentissage technique devient secondaire. On progresse alors moins vite, et c'est une perte de temps pour la suite », analyse la badiste française d'origine chinoise Hongyan Pi.

Façonnée par les méthodes asiatiques, Pi a ainsi été sélectionnée dès l'âge de 8 ans pour suivre un entraînement biquotidien. A 13 ans, elle était professionnelle, s'entraînait à temps plein, touchait un salaire et cotisait pour sa retraite. « Dès le départ, la démarche française prend du retard, ajoute-elle. C'est bien de s'amuser, mais il faudrait aussi pouvoir se diriger vers le haut niveau plus tôt. »

De son côté, l'ancien gymnaste russe Dimitri Karbanenko, débarqué en France au milieu des années 1990 et aujourd'hui exilé au Japon, va encore plus loin dans l'analyse. Pour lui, ce n'est plus une question de méthodes, mais de culture. « La réussite sportive passe avant tout par le travail, sans forcément cette notion de plaisir. Et ça, on a du mal à le comprendre en France, explique-t-il. Le système est plutôt bon, mais souvent, ils n'ont pas cette « gnaque ». D'ailleurs, c'est symptomatique : quand en Russie ou au Japon, on parlera « d'efforts » pour atteindre la performance, un Français parlera de « sacrifices ». »

 

UNE CONCEPTION PLUS HUMAINE DU HAUT NIVEAU

La différence réside en fait dans la perception que chaque société se fait du sport d'élite. Et dans le modèle français, il est non seulement question de plaisir et d'épanouissement, mais aussi – et surtout – de reconversion ou encore d'intégrité physique. Autant de valeurs inhérentes à la performance qui seraient justement une des spécificités de notre système.

"Nous avons en effet une conception plus humaine du haut niveau, et ce, quelles que soient les tendances politiques et les générations, observe Fabien Canu, ex-directeur de la préparation olympique et paralympique. Bien sûr, on sent parfois plus de détermination chez les sportifs asiatiques. On loue aussi le « fighting spirit » du modèle nord-américain. Mais c'est aussi lié à nos mentalités plus latines : nous sommes dans l'émotion. Nous réagissons avec notre culture."

Tout l'enjeu pour le sport tricolore devient alors de s'adapter aux exigences du très haut niveau tout en respectant ses propres convictions. Car la médaille a ses revers, et notamment celui d'instiller un rejet de toute forme de compétition, comme le souligne l'ancien champion du monde du 400 m haies Stéphane Diagana. Selon lui, si le sport "performant" est moins bien installé en France que dans d'autres pays, c'est parce qu'il est difficile d'en faire reconnaître ses valeurs. "La notion de compétition n'est pas appréhendée comme quelque chose de positif", insiste Diagana. Et le recordman d'Europe du 400 m haies de prendre l'exemple d'un cross scolaire auquel il a été convié il y a quelques années. Un cross dit de régularité, autrement dit exempt de tout classement. « Pourquoi supprimer ce classement ? Cette envie d'être devant l'autre est pourtant naturelle, mais on a l'impression que plus qu'ailleurs, elle fait peur. Dommage, car au-delà de battre l'autre, il s'agit surtout d'exceller soi-même. »

 

LE PRINCIPE DU DOUBLE PROJET

La performance « à la française » ne se fait donc pas à tout prix. Dans tous les sens du terme car mis à part les sports collectifs et quelques exceptions issues de disciplines individuelles, le modèle étatique du haut niveau est en grande partie composé de sportifs amateurs soumis au sacro-saint principe du double projet. Ou comment concilier excellence sportive et réussite scolaire, universitaire ou professionnelle. « En effet, c'est un peu notre marque de fabrique, reconnaît Thierry Maudet, le responsable de l'Insep. Considérant qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, l'Etat se met cette responsabilité d'offrir des garanties. »

Sur le papier, quoi de plus raisonnable ? Dans les faits, en revanche, c'est un peu plus complexe. Non seulement ce principe du double projet reste limité en dehors du microcosme "Insepien" – les accords entre les écoles ou les entreprises et les centres sportifs n'étant pas toujours réalisables, il faut souvent faire un choix –, mais il apparaît aussi pour les athlètes comme un manque de considération de leur statut.

Dans l'imaginaire français, être sportif est en effet rarement une fin en soi, comme cela peut-être le cas ailleurs. « Cela ne fait, par exemple, que quelques mois qu'un sportif amateur de haut niveau peut cumuler des points retraite, précise Nathalie Péchalat. Très vite, on se pose donc la question de l'après et de la reconversion. Aux Etats-Unis, on n'y pense pas vraiment car le sport permet d'intégrer des grandes universités. Ces passerelles manquent en France, même si les choses bougent un peu. »

 

LA FRANCE MALGRÉ TOUT DANS LE TOP 5 MONDIAL

Restée inattaquable durant de longues années, cette logique bicéphale semble aujourd'hui poser problème au mouvement sportif français. D'un côté, certains y voient encore un outil indispensable pour préparer l'après-carrière, mais qui devrait tout de même être optimisé pour tendre vers le modèle universitaire nord-américain. De l'autre, ils sont de plus en plus nombreux, dans un contexte international où la concurrence n'a jamais été aussi forte, à vouloir dépasser cette culture amateur de la performance pour installer un sport performant 100% professionnel.

« Attention, on peut tenir ce langage que s'il existe une économie, qu'elle soit publique ou privée, après la mort sportive, tempère Thierry Maudet. Et puis, je connais beaucoup d'athlètes qui disent avoir besoin de pôles d'équilibres, et donc ne pas être sportif à plein temps. »

Une question se pose alors : cette approche franco-française de la performance est-elle une entrave à la performance des athlètes tricolores ? Au regard du palmarès du hand français, de la natation ou même du judo, il semble difficile de faire le raccourci. D'autant que si l'on prend en compte les résultats dans les disciplines olympiques et les Fédérations internationales, la France se classe au 5e rang des grandes nations du sport, juste derrière les Etats-Unis, la Chine, la Russie et l'Allemagne. « Sans cette culture de la performance, je peux vous assurer que nous ne serions pas à cette place », conclut Fabien Canu.

 

De l'art de fabriquer des champions français

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Convaincus que le modèle français de la performance ne répond plus aux exigences de la concurrence internationale, certains ont décidé d'aller à contre-courant. C'est le cas notamment des frères Romain, entraîneurs de tennis, dont les méthodes font polémiques. A une semaine des Jeux olympiques, deuxième volet de notre enquête sur le rapport que la France entretient avec ses élites sportives et la compétition de très haut niveau.

« Un champion, ça se fabrique. » Le constat est lapidaire et la conviction, assumée. Car aujourd'hui, il en est sûr : pour réussir, « il faut le décider à la naissance ». Dans son centre de haut niveau spécialisé dans la formation de jeunes joueurs de tennis, Hervé Romain, associé à son frère Florent, a donc fait le choix d'évoluer à l'écart du système et d'appliquer ses propres principes. Premier commandement : une prise en main (très) précoce de la raquette, dès l'âge de 3 ou 4 ans, histoire de ne pas perdre de temps. « En tennis, comme en gymnastique ou en natation, les premières années sont capitales. Pour être performant à 15 ou 16 ans, on n'a donc pas le choix, il faut commencer le plus tôt possible », explique le coach. Un mode de fonctionnement aux antipodes du système français, pas vraiment enclin à encourager une pratique intensive – sinon régulière – dès le plus jeune âge.

Qu'un enfant fasse du sport pour s'amuser, oui. Pour être numéro 1 mondial, ça bloque un peu. Et ça, le responsable ne veut plus l'entendre. « En France, on privilégie le sport de masse et derrière, c'est difficile d'intégrer le haut niveau, observe-t-il. Il nous est par exemple impossible d'aménager le temps scolaire, en particulier à l'école primaire, pour une pratique de haut niveau. Il faut s'arranger, au cas par cas, avec le directeur des écoles, ou même tricher comme cela peut nous arriver. C'est un scandale car on limite les jeunes joueurs. On part sur de mauvaises bases et on prend du retard par rapport à certains pays étrangers. »

Le discours de l'entraîneur se teinte ainsi d'une pointe d'admiration à l'évocation des modèles russes et asiatiques, où l'on sélectionne très tôt les enfants pour les orienter vers une discipline en fonction, non plus de leurs propres désirs, mais de leurs qualités physiques. Méthode qu'il a même appliquée à sa propre fille, 7 ans, qui n'a pas vraiment choisi la petite balle jaune. « C'était même contre l'avis de ma femme, avoue le père-entraîneur. Mais attention, si elle décide d'arrêter à 15 ans, cela ne me posera aucun problème, sincèrement. En fait, je vois davantage cela comme une forme d'éducation par le terrain. Avec nos méthodes, ils acquièrent certaines valeurs, comme l'ambition et l'envie de travailler, et des compétences pour rebondir dans la vie. »

 

RAPPORT AUX ÉLITES

Au-delà d'une simple pratique régulière précoce, la méthode des frères Romain repose également sur un niveau d'exigence au quotidien très élevé. Ici, rigueur et discipline sont les maîtres-mots, il n'est plus question de s'amuser. Leur objectif est très clair : développer le plus tôt possible une compétence de travail hors norme, un mental de champion et une véritable culture de la gagne. L'entraîneur avoue même se montrer agressif envers ses joueurs pour qu'ils le soient en retour. "Parce que le haut niveau, c'est ça, se défend-il. Il faut se battre, avoir faim. Seulement, en France, du fait de notre héritage judéo-chrétien je pense, nous avons du mal à pousser les gens et à développer cette mentalité." Un rapport très spécifique à la performance qui, selon le coach, ne se limite pas aux terrains de sport. Il s'agirait en fait d'une problématique bien plus large quant à la manière dont on appréhende en France les élites.

Ainsi, passer trop de temps sur un court, dans un gymnase ou même assis derrière un piano ne serait pas un comportement socialement valorisé. « Je me souviens par exemple d'un de mes joueurs que j'allais chercher à la sortie de l'école. Tous les jours en partant, son institutrice lui disait 'bon courage', comme si c'était une corvée d'aller s'entraîner. Cela révèle un certain état d'esprit très français. » Il devient donc urgent selon lui de changer cette façon d'envisager le sport "performant" si l'on veut revoir un jour un Français s'imposer sur l'ocre parisien de Roland-Garros, « et ne plus se contenter d'avoir des joueurs dans le Top 5 qui, on le sait, ne gagneront jamais de Grand Chelem ».

 

"PAS DE PLACE POUR AUTRE CHOSE"

A l'image des frères Romain, Christian Bauer, reconnu comme étant l'un des meilleurs entraîneurs d'escrime au monde, a lui aussi décidé de suivre ses convictions en allant distiller ses conseils hors des frontières françaises, là où les méthodes sont davantage en adéquation avec sa façon de voir les choses. D'abord en Italie, puis en Chine et aujourd'hui en Russie, comme entraîneur des sabreurs masculins. Fort de cette expérience, le coach peut se lancer dans une comparaison des différentes approches de la performance sportive et ainsi pointer du doigt le principal problème du modèle français selon lui : son éternel manque de moyens, et par extension son amateurisme, qui ne lui permet plus de rivaliser à l'échelle mondiale.

« Aujourd'hui, les exigences du très haut niveau sont telles que pour réussir, il faut être sportif à temps plein », observe-t-il. Ce qui sous-entend de pouvoir non seulement vivre de sa pratique mais aussi de se payer le luxe d'évacuer toute contrainte de reconversion. Utopique en France, mais pourtant une réalité en Italie ou en Russie, où les athlètes bénéficient durant leur carrière de primes fédérales largement supérieures à celles allouées aux sportifs tricolores, et peuvent ensuite intégrer facilement la fonction publique. « On ne vient donc pas les embêter avec cette histoire de double projet, poursuit le coach. J'ai bien conscience que l'après-carrière est un problème très complexe, mais ma réflexion est qu'aujourd'hui, on ne peut plus mener les deux de front. Il n'y a pas de place pour autre chose. »

Cette professionnalisation du sport d'élite est le meilleur moyen d'optimiser la performance en rendant le sportif entièrement dévoué à sa pratique. Car Christian Bauer réfléchit avec ses propres contraintes, gardant dans un coin de sa tête cette éternelle pression du résultat inhérente à la fonction d'entraîneur. Mais cette fois encore, le technicien se montre pour le moins critique vis-à-vis du modèle français, presque trop protecteur à ses yeux. Ce qui aurait des répercussions sur la performance. « A l'étranger, nous avons tous cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, sportif comme entraîneur. Si tu n'es pas performant, tu dégages, insiste-il. Mais si, comme en France, tu ne prends pas assez de risques, si tu prends les choses trop facilement, tu es moins exigeant dans ton engagement. » Et après avoir parcouru la planète escrime et réussi dans à peu près tous les modèles possibles, Christian Bauer en est persuadé : dans cette quête d'excellence, le système russe est aujourd'hui le plus efficace. « En France, on a tendance à se regarder le nombril. Et dehors, on se prend des claques. »

 

Un fonctionnement schizophrène du sport d'élite en France

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Spécialiste de l'histoire du sport et de l'olympisme, Patrick Clastres revient sur cette approche française de la performance sportive. Lui aussi reconnaît cette vision humaniste sans pour autant la remettre en question. A une semaine des Jeux olympiques, troisième et dernier volet de notre enquête sur le rapport que la France entretient avec ses élites sportives et la compétition de très haut niveau

 

Existe-t-il selon vous une spécificité française dans la manière d'appréhender le sport d'élite ?

Patrick Clastres : Ce qui est spécifique à la France, c'est que le haut niveau a été pris en charge par l'Etat, à la différence des pays anglo-saxons libéraux où les structures de production de la performance sont soit celles du professionnalisme, soit celles des universités. Avec les années Maurice Herzog (secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux sports de 1958 à 1965, NDLR), nous avons assisté à la mise en place d'une structure étatique de préparation olympique qui devait permettre à la France de rayonner dans le monde à travers ses victoires, à un moment où le général de Gaulle voulait relever le pays dans le concert des nations. Mais à partir des années 1990, la concurrence internationale s'est accélérée et ce modèle français semi-public, semi-club a été décrié pour son inadaptation à cette nouvelle donne, beaucoup le jugeant dépassé.

Face au modèle privé nord-américain régulièrement cité en exemple, la critique est légitime, non ?

En même temps, j'ai l'impression que la France n'est pas prête à passer à l'étape suivante. Cela a été expérimenté à travers le Team Lagardère d'une certaine manière. Un échec, dans la mesure où le mouvement sportif lui-même s'y est opposé. Il y a comme un fonctionnement schizophrène du sport d'élite dans notre pays : il voudrait à la fois être indépendant de l'Etat pour pouvoir conduire la politique de très haut niveau qu'il pense être la meilleure, mais il ne comprendrait pas de ne plus être subventionné.

 

Au-delà de cette simple opposition public/privé, ne s'agit-il pas aussi d'une question de culture et de mentalités ?

Considérer que la société française n'est pas assez mobilisée autour de la performance est une critique récurrente de la droite nationale française. Pas seulement dans le sport, d'ailleurs, c'est toute la question de la production des élites en France où s'opposent deux conceptions : une tradition droitière des « self-made-men » et une tradition plus humaniste de production culturelle des élites.

 

Celle qui prévaut en France...

Nous avons en effet une vision différente où la performance doit s'embarrasser d'un certain nombre de principes : ne pas sacrifier la scolarité des enfants, permettre une forme d'épanouissement, envisager une carrière après le sport, préserver l'intégrité physique de l'athlète... Je ne dis pas que ce ne sont pas des entraves, mais c'est une autre conception.

 

Vous ne partagez donc pas le point de vue de ceux qui disent qu'il n'y a pas de culture de la performance en France ?

Dans le sport tel qu'il est organisé aujourd'hui, certains considèrent qu'il faut s'investir totalement pour produire de la performance. A ce moment-là, le modèle français humaniste d'intervention public ne leur semble plus à la hauteur des enjeux. Ils voudraient instaurer un système calqué sur celui des sociétés plus libérales où les contraintes règlementaires pèsent moins, où les tabous qu'il y a en France de se livrer totalement à la pratique sportive n'existent pas. Mais ce débat n'est pas simplement un débat sportivo-sportif. C'est presque un débat de civilisations et de choix pour la société française.

Regardons ce que le sport d'élite va produire sur la longue durée, car nous manquons de recul : en termes de résultats bien sûr mais aussi en termes de santé pour les athlètes et d'épanouissement. Est-ce qu'on aura des sportifs 'Kleenex', préparés juste pour les olympiades ou, au contraire, une longue durée de vie et de performance ? Finalement, les nations ont-elles besoin de rayonner par la prouesse sportive ? Des tas de pays n'ont pas fait le choix du sport, comme l'Inde ou les pays scandinaves. Ils veillent à avoir une population en bonne santé, dégagent des champions dans certaines disciplines nationales mais ne se focalisent pas sur le haut niveau. En France, je crois que nous sommes partagés entre la performance libéralisée et le modèle scandinave. Selon moi, s'il y a un très haut niveau sportif à produire, il doit se faire sous le contrôle de la règlementation – l'éducation nationale – de la médecine sportive et doit veiller à la longévité des athlètes. Nous devons pouvoir dégager un modèle mixte amélioré par rapport au modèle actuel, mais il ne faut pas jouer avec le feu.

 

Mais ce n'est peut-être pas non plus un hasard si on associe souvent cette formule de Pierre de Coubertin aux sportifs français : « L'important, c'est de participer » ?

Lorsqu'il reprend les propos de l'évêque de Pennsylvanie, Coubertin entend surtout dénoncer la violence à la suite des affrontements qui ont opposés athlètes américains et britanniques lors des Jeux olympiques de Londres en 1908. Il ne s'agit donc pas de verser dans le défaitisme mais bien d'apaiser les tensions. Pour Coubertin, le sport devait d'ailleurs permettre de fabriquer des « struggles for life », c'est-à-dire des élites qui allaient combattre sur le terrain colonial, industriel et guerrier.

 

Vous soulignez pourtant une certaine déprise compétitive de la jeunesse. Qu'entendez-vous par là ?

C'est une tendance relativement récente, une petite dizaine d'années environ, qui montre que notre jeunesse se détache de ce schéma classique du sport de compétition institutionnalisé, de nature olympique et sélective. Leurs parents vivent déjà la pression de la concurrence au travail, eux la vive dans l'univers scolaire et n'ont pas envie de la revivre dans leur pratique sportive. Cela se marque par un certain zapping sportif, par le fait que l'on ne va plus sacrifier un anniversaire ou une sortie pour un match, un entraînement, une compétition... C'est aussi lié à l'arrivée de nouveaux loisirs, notamment ceux des écrans : les enquêtes du ministère de la culture l'ont montré, dans le temps de loisir des jeunes aujourd'hui (garçons et filles), les écrans prennent la place du sport.

Le décalage s'explique aussi par le fait que l'écart entre la masse des bons pratiquants et le très haut niveau sportif s'est énormément creusé ces quinze dernières années. En ligne de mire, les jeunes ne peuvent plus avoir la perspective d'approcher un jour le niveau d'un champion. Tout cela produit au plan des mentalités un certain nombre de phénomènes qui tendent à séparer en deux le monde de la compétition : le très haut niveau sportif, inaccessible, lieu d'un spectacle et d'une financiarisation, et toute une jeunesse qui aime le sport mais qui n'a pas envie de le pratiquer sur ce modèle compétitif et fédéral.

 

Les dérives du sport de haut niveau actuel, notamment la violence et le dopage, peuvent-ils être des facteurs aggravants ?

Cela effraie les parents qui n'ont pas forcément envie de faire ces sacrifices pour que leurs enfants atteignent le très haut niveau. Et puis, il y a ce mouvement des jeunes qui eux-mêmes n'adhèrent plus aux valeurs compétitives. Ils préfèrent le divertissement, la mixité dans la pratique et se tournent vers des disciplines alternatives, plus fun. Le Comité international olympique l'a d'ailleurs bien compris en lançant les Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ). Une sorte de combat d'arrière-garde pour essayer de raccrocher la jeunesse. Mais il y a un décrochage qui s'est produit : les jeunes vont-ils suivre les Jeux cet été ? Franchement, je n'y crois pas.

 

Est-ce inquiétant ?

Au contraire, je trouve cela très sain. C'est ensuite tout le travail des éducateurs sportifs que de permettre à ceux qui le souhaitent – et à ceux qui se révéleraient à travers ça – d'accéder au haut niveau depuis ces pratiques divertissantes. Simplement, cette démarche-là est antithétique de la production du très haut niveau aujourd'hui dans le monde.

Transcrit par Michel Billard - Propos recueillis par Thomas Héteau - Le Monde.fr du 07.2012

 

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