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la durée du maintenant

 

 

dernière modification de cette page le 19-sept.-2015

Comment « maintenant » peut-il avoir une durée suffisante pour que quelque chose s'y produise ?

Ou encore peut-on replacer le temps dans le moment présent afin que cela devienne un événement vécu analogique­ment en temps réel ?

La durée du « maintenant » dépend de notre conception du passage du temps. Et là nous revenons à la distinction entre kronos (le moment présent est un point mouvant dans le temps qui ne tend que vers un avenir) et kairos (le moment qui passe pendant lequel il se produit quelque chose alors que le temps se déploie). La psychologie comme la psychanalyse ont surtout vécu avec la vision du présent décrite par kronos. Toutefois, l'expérience courante - notre sens subjectif de la vie vécue au niveau local seconde par seconde - s'accommode mal de l'idée que le présent n'ait pas d'épaisseur temporelle. Écouter de la musique, regarder des danseurs ou vivre une interaction avec autrui ne pourrait le tolérer et la vie « au niveau local » ne donne tout simplement pas cette impression.

Les moments présents psychologiques doivent avoir à la fois une durée pendant laquelle des choses se passent et, en même temps, survenir pendant un unique « maintenant » subjectif. Un exemple tiré de la musique va nous éclairer sur cette apparente contradiction.

Une courte phrase musicale est l'unité de base de l'expé­rience de l'écoute de la musique. Une phrase est l'analogue musical d'un moment présent dans la vie ordinaire. Une phrase musicale est saisie intuitivement comme une unité globale avec des limites. Elle a une durée qui est ressentie (générale­ment entre deux et huit secondes). Et le plus intéressant, c'est qu'elle donne le sentiment de se produire pendant un moment qui n'est pas instantané, mais pas non plus divisé dans le temps en morceaux séquentiels comme les notes écrites. Il s'agit plutôt d'un tout fluide, analogique et continu se produisant pendant un « maintenant ». Généralement nous ne sommes pas conscients du passage du temps pendant un « maintenant » et pourtant le flux temporel est enregistré d'une manière ou d'une autre en dehors de la conscience.

La phrase se présente comme une entité globale qui ne peut être divisée sans perdre sa gestalt. On ne peut pas prendre l'équivalent d'une photographie d'une phrase musicale qu'on écoute. Il ne s'agit pas d'un résumé des notes qui la composent. L'esprit impose une forme à la phrase pendant que cette dernière se déroule. En fait, on devine intuitivement ses fins possibles avant que la phrase ne s'achève, pendant qu'elle s'écoule encore. En d'autres termes, le futur est sous-entendu à chaque instant du voyage de la phrase à travers le moment présent.

On pourrait en dire autant de groupements semblables à une phrase dans le comportement verbal et non verbal observé dans la vie ordinaire et la psychothérapie.

Mais revenons au problème qui consiste à trouver suffi­samment de temps dans le présent en mouvement pour qu'un moment présent dure et se déroule. Comment ouvrir kronos pour créer un présent suffisamment long afin d'accueillir kairos ?

Cette question préoccupe des philosophes depuis des siècles, de Saint Augustin à Husserl, de Heidegger, Merleau­ Ponty à Ricœur et plus récemment Varela et cela continue. Husserl fournit une excellente solution pour aborder ce problème (1960 ; 1962 ; 1964 ; 1980 ; 1989). Il propose un moment présent qui a une durée et se compose de trois parties.

Primo, le « présent du moment présent ». Il n'est pas si différent de l'instant présent de kronos, le point éphémère du temps qui passe.

Secundo, le « passé du moment présent », qu'il appelle « rétention ». Il s'agit d'un passé immédiat dont l'écho se fait encore entendre dans le moment présent. Husserl le décrit comme la queue d'une comète. Notons que ce passé retenu appartient encore au présent ressenti. Il n'a pas été séparé du moment présent en étant oublié ou chassé de l'esprit. À cet égard, il n'est pas comparable à une mémoire de travail que l'on peut chasser de l'esprit un court moment pour la rappeler à loisir. Il n'est pas besoin de rappel pour le passé du moment présent parce qu'il est toujours dans le moment présent.

Et tertio, le « futur du présent » que Husserl appelle « protension ». Il s'agit du futur immédiat qui, s'il ne s'est pas encore matérialisé, est prévisible ou implicite dans ce qui s'est déjà produit dans le passé et le présent du moment présent. Ce futur du présent fait partie de l'expérience du moment présent ressenti parce que son idée, même vague, agit pendant l'instant présent pour fournir une direction, et parfois un sens, à ce qui va se dérouler.

Le plus important peut-être à propos de ce moment présent en trois parties, c'est que toutes ses parties se présen­tent, subjectivement, comme une expérience globale, cohérente, unifiée et unique se produisant dans un « maintenant » subjectif (voir aussi Varela pour une discussion récente de ce présent en trois parties, 1999).

 

LES CARACTÉRISTIQUES DU MOMENT PRÉSENT

Un bref aperçu de ce qu'on entend par « moment présent » est essentiel puisque ce sera la devise, le langage du monde subjectif qui nous occupe, notamment tel qu'on le rencontre dans le domaine clinique. Mais commençons par une note historique.

Le moment présent a été relativement ignoré par la psycho­logie. Une partie du travail le plus important sur ce sujet, essen­tielle à la rédaction de ce livre, date du siècle passé. La psychologie a récemment redécouvert la perspective phénoménologique dans sa quête de la conscience. Mais bien avant, le moment présent en tant qu'entité psychologique avait reçu plusieurs noms : le « specious present » (James, 1890) ; le «présent personnel» (W. Stern, 1930) ; le « présent actuel » (Koffka, 1935) ; le « présent perçu » ou «présent psychologique» (Fraisse, 1964). Il s'agit d'une entité essentielle dans la phénoménologie de la perception (Merleau-Ponty, 1945/1962) et dans les approches actuelles de la conscience. Toutes ces appellations saisissent des aspects légère­ment différents de cette expérience subjective. Certaines de ces unités de processus sont orientées vers le sens, d'autres vers la perception, et certaines se concentrent surtout sur la nature de la conscience. Mais quoi qu'il en soit, elles s'efforcent d'identifier une unité de processus que j'appelle le moment présent.

Certaines des caractéristiques phénoménologiques du monde subjectif, décrites il y a près d'un siècle par Husserl, sont assez claires, d'autres continuent à me surprendre voire à me stupéfier. En même temps elles sont tellement évidentes qu'elles passent généralement inaperçues.

Voici une petite liste des caractéristiques d'un moment présent pertinent sur le plan clinique.

1. La conscience primaire ou la conscience réflexive est une condition nécessaire pour un moment présent.

Le moment présent se déroule pendant une période de conscience. Toutefois, il ne faut pas confondre moment présent et conscience. Le moment présent est l'expérience ressentie de ce qui se passe pendant une brève période de conscience.

2. Le moment présent n'est pas le compte rendu verbal d'une expérience

Il s'agit de l'expérience telle qu'elle est vécue à l'origine. Il sert de matériau brut à un récit verbal ultérieur éventuel.

3. Le moment présent est une expérience ressentie

C'est ce qui est conscient. En l'occurrence nous revenons au point de vue phénoménologique. Le contenu d'un moment présent est simplement ce qui se trouve sur la scène mentale «maintenant». L'expérience subjective n'« atteint » pas passi­vement la conscience, elle ne surgit pas en elle sous sa forme définitive. Elle est activement construite par notre esprit et notre corps qui travaillent ensemble (Varela, Thompson et Rosch, 1993 ; Damasio, 1994, 1999 ; Clark, 1997 ; Sheets-­Johnstone, 1999). Mais subjectivement les contenus actuels de l'esprit limités au moment présent semblent passer inaperçus ou, au contraire, surgir dans la conscience sans qu'on s'y attende. Cela nous paraît complètement naturel.

Il est souvent difficile de saisir le moment présent parce qu'il nous arrive très souvent de sortir de l'expérience présente en cours afin d'adopter le point de vue objectif de la troisième personne. Nous tentons de saisir ce que nous venons de vivre en le mettant en mots ou en images le moment d'après. Ces tentatives d'introspection (de rétrospection immédiate) semblent objectiver l'expérience. Et cette position plus loin­taine permet de poser certaines questions : « Cela ne peut-il pas s'expliquer par ceci ou cela ? » « Ce qui s'est vraiment passé, c'est que... » Ce que nous oublions généralement, c'est qu'en sortant d'un moment présent nous nous contentons d'entrer dans un autre moment présent (le suivant) - dans ce cas -, la nouvelle expérience présente qui consiste à s'inter­roger sur la dernière expérience présente. Mais nous agissons comme si la seconde expérience était étudiée de manière plus objective que la première. En fait, il s'agit toujours d'une expé­rience à la première personne qui s'efforce d'adopter un point de vue à la troisième personne devant quelque chose qui vient de se produire.

Ce problème naturel est la raison pour laquelle Husserl a souligné que, pour saisir l'expérience phénoménale et l'étudier, il faut la mettre entre parenthèses (époché) afin de la protéger de toute tentative d'explication. Voilà ce qui rend l'expérience subjective si difficile à saisir. Elle est trop évidente, comme l'oxygène dans l'air que nous respirons.

4. Le moment présent est de courte durée

Le moment présent dure en gros plusieurs secondes. (Comptez quatre secondes à haute voix. C'est étonnamment long.). La définition du dictionnaire de l'» expérience » parle de « vivre » ou « éprouver personnellement », ce qui implique une durée.

Nous vivons également de nombreux événements très courts qui durent bien moins d'une seconde, comme le savoir immédiat qu'un visage est familier. Mais nous ne sommes généralement pas conscients de ces expériences pendant qu'elles se produisent, à moins qu'elles ne demeurent dans l'esprit pour une raison quelconque durant plusieurs secondes. Par conséquent, on ne peut pas parler en l'occurrence de moments présents. Je reviendrai à cette question dans le prochain chapitre consacré aux aspects temporels du moment présent.

Le moment présent a non seulement une durée mais nous pressentons d'une façon ou d'une autre que ce qui se passe maintenant se passe dans le créneau de l'immédiat.

5. Le moment présent a une fonction psychologique

Une expérience subjective doit être suffisamment neuve ou problématique pour entrer dans la conscience et devenir un moment présent. Les moments présents se forment autour d'événements qui bousculent l'ordinaire ou une uniformité attendue et exigent une action mentale (voire physique). Parce qu'on pourrait ou devrait faire quelque chose afin d'affronter cette entrée dans la « conscience », ces instants sont impor­tants et engagent dans le monde (pensez à kairos). En d'autres termes, le moment présent est porteur d'une intention impli­cite d'assimiler la nouveauté, de s'en accommoder ou de résoudre le problème. On peut le vivre comme un sentiment d'avancer ou de pencher vers des objectifs encore non révélés mais progressivement devinés pendant qu'on traverse le moment présent. La nouveauté ou le problème peuvent être infimes. Par exemple, dans le premier entretien du petit déjeuner (chapitre 1), le premier moment présent commence avec un problème sous-entendu, pas exactement nouveau mais inattendu : « Il n'y a pas de beurre. »

Jusqu'ici nous n'avons évoqué que le sens psychologique de l'intention, à savoir agir (mentalement ou physiquement) avec un objectif à l'esprit et adapter les moyens aux fins. Le sens philosophique de l'intentionnalité renvoie à l'action pure­ment mentale de l'esprit qui «tend» ou « penche » vers un contenu mental, un souvenir, une image, etc. Par exemple, que se passe-t-il quand quelqu'un dit : « Pensez à la lune » ? Votre esprit va chercher une image. Un état final est impliqué. Le moment présent s'intéresse également à cette forme d'inten­tionnalité (Brentano, 1973).

Le moment présent a donc un travail psychologique à faire. Son travail est la tâche très mobile qui consiste à cons­tamment affronter ou à constamment se préparer à affronter ce qui se passe dans un monde constamment en mouvement. Il prend les suites d'événements de millièmes de secondes que le monde nous jette à la figure pour les réunir en unités cohé­rentes auxquelles il sera plus facile de s'adapter.

6. Le moment présent est un événement holistique

Le moment présent est une gestalt. Il organise des suites ou des groupements d'unités perceptibles plus petites (comme des notes ou des phonèmes) qui s'organisent en unités d'un ordre plus élevé (comme une phrase). Prenons l'exemple suivant : saluer quelqu'un que l'on déteste. On peut casser l'expérience en sortant de soi-même - si l'on peut dire - et en s'observant comme le ferait un tiers. De ce point de vue éloigné, on peut diviser la chose en éléments distincts : affects, cognitions, suite d'actions, de perceptions, de sensations. Et on peut envisager chacun séparément. Mais l'expérience à la première personne ne se divise pas ainsi, elle est ressentie comme un tout.

7. Le moment présent est dynamique sur le plan temporel

Notre réflexion sur les phénomènes psychologiques a été en grande partie soit aveugle au temps, soit indifférente à la dynamique temporelle de l'expérience vécue (Sheets-John­stone, 1999). En revanche, l'instant présent a une dynamique temporelle comme une phrase musicale. On appelle ces formes temporelles dynamiques des « affects de vitalité » (évoqués au chapitre 4, voir également Stem, 1984 ; Stem, 1985). Prenez ces deux exemples plutôt différents :

1. vous regardez une fusée de feux d'artifice monter dans le ciel, exploser et se déployer ;

2. quelqu'un vous assène : « Je ne crois pas que vous disiez la vérité », avant d'observer quelques secondes de silence.

Pendant ces moments présents, alors qu'ils se déroulent, se produisent des micro - changements d'un millionième de seconde dans l'intensité et/ou la qualité de nos sentiments. Dans l'exemple du feu d'artifice, on connaît un sentiment d'exaltation et d'attente quand la fusée s'élève, une vague soudaine d'émotion lorsqu'elle explose, puis une chute de l'exaltation et, enfin, un émerveillement et un plaisir crois­sants quand les étoiles s'étalent et tombent. En même temps, on remarque un feed-back changeant de nos mouvements (des modulations de tonicité ou de tension, position, etc.) ainsi que des fluctuations d'intérêt, de force intentionnelle, etc. Ces modifications constantes dessinent un profil temporel compa­rable à une phrase musicale. Les affects de vitalité surviennent pendant que le moment se déroule. On le traduira par des termes tels qu'accélération, diminution, explosion, instable, hésitant, etc. Ces sentiments définis dans le temps pourraient être associés à des affects, des mouvements, le flux de pensées, des sensations - n'importe quelle activité mentale ou physique. Différentes formes temporelles pourraient progresser simultanément. Au lieu de considérer que ces différentes formes temporelles n'ont pas de liens, nous les voyons comme des affects de vitalité polyphoniques et polyrythmiques. Cette caractéristique est fondamentale parce que les affects de vita­lité jouent un grand rôle dans l'apport d'un contour temporel qui contribue au processus de cimentation essentiel à la composition d'un moment présent. Ils enveloppent le moment présent.

Un point de vue dynamique sur le plan temporel est essen­tiel pour bien des idées de ce livre comme les « moments urgents », les « moments de rencontre », les « formes temporelles du sentiment », et les « voyages de sentiments partagés ». La notion d'« affects de vitalité » traîne sous diverses formes depuis quelque temps, mais à ma connaissance, elle n'a pas été sérieusement abordée ni par les sciences du comportement, ni par les neurosciences. Et pourtant ces notions nous aident grandement à comprendre l'expérience phénoménale pendant qu'elle se déploie, telle qu'elle est remémorée, et telle qu'elle est mise en réseau. C'est un phénomène bien connu dans l'art.

Grâce aux progrès dans le domaine de l'imagerie du cerveau et des techniques d'enregistrement neurophysiologi­ques, les neurosciences sont maintenant en position de jeter un éclairage sur ces questions. Deux sortes de données sont néces­saires. D'abord, un minutage exact de l'activité cérébrale en corrélation avec des expériences phénoménales. Ensuite, le minutage des changements analogiques d'intensité ou de magnitude de décharge neuronale pendant ces mêmes expé­riences phénoménales. Rien qu'avec ça, on pourrait proposer une corrélation scientifique à l'expérience subjective des affects de vitalité. Et, surtout, une typologie de « formes temporelles » d'activité neuronale liée à diverses expériences se dessinerait. Une telle typologie aurait une valeur inestimable pour explorer plus avant les mécanismes de la mémoire, de la mise en réseau, et la formation de schémas associatifs, tant sur le plan neuroscientifique que mental. Par exemple, les qualia de crescendo ou de diminuendo sont-ils liés ou reliables au-delà des modalités, du temps, des contextes ? Si tel est le cas, on tient un nouveau moyen d'aborder de nombreux problèmes de mémoire et d'association, une approche qui fonctionne claire­ment au niveau clinique.

Une typologie des qualia dynamiques sur le plan temporel présente un autre attrait. Cette typologie concerne surtout des expériences affectives. Jusqu'à maintenant les affects et les sentiments ont été dénués de nombre des caractéristiques des objets physiques qui permettent les associations comme forme, taille, couleur, texture, etc. Au contraire, les qualia dynamiques sur le plan temporel sont bien plus marqués dans les expériences affectives, là où justement davantage de carac­téristiques permettant des associations sont nécessaires. En bref, la dynamique temporelle est un phénomène insuffisam­ment étudié.

En outre, à l'aide des capacités de minutage et de qualifi­cation des affects de vitalité des neurosciences, on pourrait étudier des aspects de l'intersubjectivité. Dans quelle mesure deux esprits peuvent-ils partager la même expérience, du moins à l'aune de la forme temporelle d'affects de vitalité vus au niveau de l'activité neuronale ? Cela ouvre des perspectives d'exploration de la contagion mentale, de la résonance, de l'identification, de l'empathie, de la sympathie, etc. La décou­verte des neurones miroirs est très utile pour ce problème, mais pas encore pour la dynamique temporelle.

Un problème connexe concerne la manière dont les aspects temporels d'expérience polyphonique et polyryth­mique sont traités au niveau neuronal et coordonnés au niveau phénoménal. Souvenons-nous que la plus grande partie de notre activité mentale subjective est polyphonique et polyryth­mique même quand nous sommes seuls, et a fortiori dans nos interactions avec autrui. Par exemple, pour la métaphore et ce que nous appellerons des «présentations multi - temporelles», passer du premier plan à l'arrière-plan, et les « progressions relationnelles », il faut conserver deux entrées traitées simulta­nément ou plus pendant qu'on les compare. Il serait peut-être important de poursuivre le dialogue entre les niveaux phéno­ménal/descriptif et neuroscientifique sur ces points.

8. Le moment présent est en partie imprévisible alors qu'il se déroule

On ne peut pas savoir exactement ce qu'il se révélera parce qu'on est en train de chevaucher sa crête et que le voyage n'est pas terminé. Chaque petit monde d'un moment présent est unique. Il est déterminé par les conditions locales de temps, espace, expérience passée et les particularités de conditions en évolution constante à l'intérieur desquelles il prend forme. Il est donc impossible de le connaître à l'avance.

9. Le moment présent implique un certain sens du soi

Pendant le moment présent vécu, vous êtes le seul à vivre vos propres expériences subjectives. Vous savez que c'est vous qui les vivez. Elles font plus que vous appartenir, elles sont vous. Nos expériences mentales subjectives s'incarnent si profondément dans nos actions et mouvements et dans les modifications physiologiques qui permettent, créent et accom­pagnent l'expérience qu'il n'est pas étrange que nous sachions ce que nous vivons (Sheets-Johnstone, 1984 ; 1999 ; Damasio, 1999 ; Clark, 1997). Si cela paraît évident, il reste encore à comprendre sur quoi cela repose sur le plan neuroscientifique. (Certaines expériences intersubjectives sont des exceptions potentielles que nous traiterons ci-après).

10. Le soi qui vit l'expérience adopte une position en rapport avec le moment présent

Par position, on entend : la distance ou la proximité à l'expérience ; le degré d'implication dans l'expérience ; la participation ; l'intérêt ; l'investissement émotionnel ; et l'évaluation de ce qui se produit. Une fois de plus, nous ne savons pas très bien comment nous sentons et enregistrons notre position face aux actions que nous vivons, mais nous le faisons néanmoins sans effort et sans réfléchir. Là aussi il reste à élucider sur quoi cela repose en neurosciences, puisque cela implique des aspects du soi subjectif et le soi qui vit l'expé­rience.

Évoquons un autre problème voisin. On pense que la subjectivité en soi est construite à partir de l'expérience. La position essentialiste prétend quant à elle que la subjectivité est un don humain et que le constructivisme doit se construire sur quelque chose (Zahavi, 2002). Selon moi, ces deux points de vue sont exacts.

11. Différents moments présents ont des importances différentes

Le spectre est vaste entre les moments présents rares et essentiels (Kairos avec une majuscule) où une vie peut entière­ment changer d'orientation et les moments insignifiants. Ces divers moments ont reçu diverses appellations, selon le contexte et ce qui entre en jeu. Par exemple, un « moment dans le temps » ; un « moment hors du temps » ; le « moment décisif » (pour prendre une photo, Cartier-Bresson, 1952) ; un « moment déterminant » (comme lorsqu'on saisit l'essence d'une situation), le « moment de vérité » (comme dans la corrida) ; un « putain de moment à fiche les boules » (comme dans le jargon policier quand le sort d'une vie ou d'une relation dépend d'une décision momentanée, à la manière du roman­cier Scott Turow, 1987) ; le « moment urgent » (en thérapie, Stern et al., 1998 et voir ci-après).

Il existe également des moments présents d'une banalité extrême (micro - kairos) qui modifient le cours d'une vie, de manières infimes mais repérables : « Il n'y a pas de beurre. » Ils constituent le tissu, les pièces du puzzle de notre expérience en cours et surtout ils sont ce qui provoque un changement au niveau local en psychothérapie.

Maintenant que nous avons commencé à examiner certains des aspects du moment présent, passons à une discus­sion plus approfondie de ses aspects temporels.

 

LA FABRICATION, LA NARRATION ET L'ÉCOUTE D'UN RÉCIT

Le langage est le véhicule qui permet de transformer l'expérience en un récit narré. C'est vrai dans la plupart des cas, même dans des thérapies que l'on qualifie de thérapies « au­-delà du discours » (Wiener, 1999). Ce qui est « au-delà du discours » est le moyen de tirer en douceur les expériences implicites dans l'explicite. Mais, une fois qu'elles y sont, il faut leur donner une forme qui ait un sens et cette tâche de fabrica­tion du récit relève encore du langage. Mais, là aussi, l'implicite et l'explicite se côtoient de près.

Le dit du récit est la principale voie ultime commune pour les données dans les thérapies par la parole comme dans celles qui utilisent d'autres techniques pour créer des expériences explicites. Toutefois, la fabrication de récits implique non seulement des mots, mais des expériences directes qui sont dans le domaine implicite. C'est à ces expériences implicites directes que nous allons nous intéresser.

Trois moments présents parallèles interviennent : le moment présent où l'on met l'expérience initiale sous une forme narrative verbale ; le moment présent créé chez le narrateur pendant qu'il la raconte à quelqu'un ; le moment présent évoqué chez l'auditeur.

D'abord, le patient doit (re)vivre (maintenant) l'expérience à verbaliser et la mettre sous une forme narrative. Ce n'est pas automatique. La réflexion à ce stade se traduit surtout sous la forme d'images viscérales, sensori-motrices et visuelles ainsi que de sensations, pas en langage. Faire correspondre le compte rendu verbal à l'expérience demande donc un effort. Ensuite, ce processus crée ses propres moments présents avec ses propres intentions, affects de vitalité, etc. L'auditeur (le thérapeute) observe les actes mentaux et physiques de transpo­sition chez le narrateur. C'est une « performance ». Son aisance, sa difficulté, ses tâtonnements, ses hésitations, ses blocages, sa frustration, ses efforts ; les changements de flux, de rapidité, de volume, de force dans l'expression ; son sentiment de soulagement, de surprise, d'inévitabilité : tout cela constitue la performance. Chacune de ces expériences implicites en soi pourrait être un objectif productif pour une intervention théra­peutique. Outre les mots qui sortent, et même le paralinguis­tique, on a une performance entière qui, comme toute autre performance, évoque chez le narrateur et l'auditeur un flux constant d'expériences implicites, dont une participation altéro – centrée à propos de l'acte de transposition. En bref, on trouve un partage intersubjectif implicite dans l'expérience de transposition du matériau implicite en forme narrative expli­cite. Même si nous nous focalisons surtout sur les mots et leur signification, nous ne sommes pas très sensibles à l'expérience implicite (partagée partiellement) de transposition pendant qu'elle se produit. Enfin, le récit doit être construit pour un public, réel ou imaginaire. Quand on raconte un récit, on ne cesse de chercher, de sonder l'auditeur et de s'adapter à lui, de manière intersubjective. Il se produit de nombreux événements implicites pendant cet aspect de la performance. En définitive, la performance consistant à arriver à un récit et à sa narration est un genre particulier d'interprétation (au sens théâtral), où le contenu devient explicite tandis que le processus reste impli­cite. Cela comprend les différents moments présents parallèles.

En psychothérapie, les récits sont dits ou interprétés, non lus, de sorte que la performance est primordiale. Un récit dit en psychothérapie est non seulement une histoire cohérente mais aussi une expérience émotionnelle exprimée. L'histoire et son expression sont de précieux matériaux cliniques. Ricœur (1983-1985) a commenté le temps du dit d'un récit, par contra­diction avec le temps de ou dans l'histoire. En réfléchissant aux actes de fabrication et de narration du récit en termes de moments présents, j'ajouterais une dynamique temporelle interne à la narration - et à son écoute.

L'important, c'est que, même en nous penchant sur des récits thérapeutiques, nous n'échappons pas à l'univers des moments présents implicites. Bien sûr, le récit, une fois construit, peut être examiné objectivement et décomposé. Ce n'est pas possible pendant qu'il est dit et entendu. Et même, après qu'il a été dit, quand il est mis à plat et examiné objectivement, sa plénitude, dont sa signification centrale, sera saisie dans un autre moment présent de compréhension.

Extraits du livre « Le moment présent en psychothérapie » de Daniel N. Stern

Michel Billard (12/07/2004)

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