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la conscience : dans une impasse ?

 

 

dernière modification de cette page le 20-oct.-2013

journal n° 52 du 09/2013

La définition de la conscience a été une préoccupation des philosophes bien avant de l’être pour les neuroscientifiques, qui se demandent aujourd’hui s’il leur sera jamais possible d’étudier les  mécanismes de la conscience sans les perturber inévitablement.

 

La conscience est une notion familière. Chacun en a une vague idée. Pourtant, dès qu’il s’agit de la définir... c’est une tout autre affaire. Demandez aux personnes de votre entourage de vous en donner une définition ! Pour certains, être conscient c’est simplement être éveillé, par opposition aux situations où l’on perd connaissance (sommeil, anesthésie, coma). Pour d’autres, c’est prendre conscience des choses, et ainsi avoir accès au monde qui nous entoure, aux pensées qui nous traversent l’esprit ou encore aux mots que nous prononçons. Mais ces explications évoquent davantage les contenus de la conscience qu’elles n’en donnent une définition. D’autres évoquent plutôt la conscience de soi, c’est-à-dire la capacité à se représenter en tant qu’individu dans l’espace et dans le temps.

En quoi ces diverses manifestations de la conscience se rejoignent-elles ? Leur seul dénominateur commun est qu'elles impliquent l'ensemble des aspects subjectifs, propres au sujet qui, en fait, l'expérience. Mais on se trouve face à une difficulté : toutes les notions utilisées comme synonymes pour définir la conscience sont elles-mêmes mal définies. Et parmi les personnes que vous interrogerez, il s’en trouvera sans doute qui considéreront que la conscience est un esprit immatériel, irréductible au corps et au cerveau. Les plus religieuses d’entre elles considéreront même que la conscience survit à la mort physique.

 

Quelle définition ?

Bien entendu, la majorité des scientifiques rejettent ces interprétations dualistes de la conscience, qui impliquent une séparation de l’esprit (la conscience, la pensée) et de la matière (le cerveau et les substrats neuronaux). Ils considèrent que seule une approche matérialiste, qui place le cerveau au centre de la question de la conscience, permettra d’en comprendre les mécanismes. Mais comment étudier la conscience de façon rigoureuse sans l’avoir définie ? Aujourd’hui, bien que nous ne sachions pas encore parfaitement ce qu’est la conscience, nous avons acquis des données considérables et venons de connaître une période sans précédent. En moins d’une vingtaine d’années, la conscience est devenue un domaine d’étude scientifique à part entière au même titre que la génétique ou la cosmologie. Cette discipline scientifique n’en est qu’à ses balbutiements, mais elle a déjà permis de faire des progrès notables dans la caractérisation des liens entre cerveau et esprit. Comment construire une science de la conscience ? Nous allons aborder différents aspects des recherches sur la conscience et voir en quoi certains résultats que l’on pensait acquis ont été remis en question.

 

L’émergence d’une approche scientifique de la conscience tient à deux grandes avancées conceptuelles qui ont eu lieu dans les années 1990 : la méthode contrastive et l’hypothèse des corrélats neuronaux de la conscience. La première avancée, que l’on doit au psychologue Bernard Baars, à l’Institut des neurosciences de La Jolla, en Californie, a consisté à éviter les difficultés liées à l’absence de définition en utilisant la méthode dite contrastive. Selon cette approche, même si nous ne savons pas comment naît la conscience, ni même pas pourquoi nous sommes conscients, nous savons au moins déterminer quand la conscience se manifeste, c’est-à-dire identifier les situations où nous avons conscience d’un événement. Donc, selon B. Baars, en considérant la conscience comme une variable (absente ou présente), et en comparant les situations où elle se manifeste à des situations très proches, mais où, toutes choses étant égales par ailleurs, le sujet n’est pas conscient, on peut en déduire ce qui est propre à la conscience.

 

Par exemple, certaines expériences consistent à projeter des mots sur un écran d'ordinateur très brièvement (à peine quelques centièmes de seconde), afin qu'ils soient parfois visibles, parfois invisibles. On demande au sujet, généralement en appuyant sur un bouton, d’indiquer s’il a vu le stimulus (perception consciente) ou s’il ne l’a pas vu (perception non consciente, dite subliminale). On compare ces deux types de situations, qui impliquent des mécanismes cognitifs communs, quasi automatiques, tels que la reconnaissance de visages ou de mots, et qui n’ont donc rien de spécifiques aux mécanismes qui sous-tendent la conscience.

En revanche, d’autres mécanismes sont spécifiques de la conscience, car ils ne sont observés que dans des situations de perception consciente, quand il s’agit, par exemple, de maintenir un mot en mémoire de travail. Cette approche évite d’avoir à définir la conscience : elle se contente de la caractériser en délimitant ce qui lui est propre et ce qui est propre à une activité mentale non consciente. Cette démarche contrastive permet de caractériser tant le versant conscient de la vie mentale que le versant non conscient.

 

En Bref

·         Les neuroscientifiques ont commencé par rechercher l’« aire de la conscience ». En fait, il n’y aurait pas d’aire spécifique, même si le cortex préfrontal joue un rôle crucial.

·         On admet aujourd’hui qu’il existe un espace neuronal global qui sous-tend la conscience.

·         Il pourrait exister deux types de conscience : la conscience d’accès (nos représentations du monde) et une conscience phénoménale (l’expérience subjective, que nous ne savons pas décrire précisément). Cette dernière serait, pour certains, impossible à étudier.

·         Les chercheurs pensent aujourd’hui que les phénomènes non conscients jouent un rôle beaucoup plus important que les phénomènes conscients.

 

De l’ADN aux corrélats de la conscience

La seconde avancée a consisté à éviter un autre problème, celui de la réduction. Voyons de quoi il s’agit. Francis Crick, le codécouvreur de l’ADN, aimait à dire que si l’on veut comprendre la fonction, il faut étudier la structure. C'est pourquoi, avec son étudiant Christoph Koch, il a proposé de faire de la conscience un problème biologique à part entière : tout comme l'étude des mécanismes et des structures biomoléculaires a permis de découvrir les molécules de la vie, notamment la double hélice d'ADN, c'est en étudiant les mécanismes et structures neurophysiologiques dans le cerveau que nous arriverons à comprendre comment et pourquoi nous sommes conscients.

Mais comment peut-on réduire des états mentaux à des structures neuronales ? En attendant que l’on comprenne mieux ce qu’est la conscience, Crick et Ch. Koch ont proposé que l’on commence par faire des corrélations entre les structures neurophysiologiques et les états mentaux, sans tenter de réduire les uns aux autres. Ils ont ainsi introduit le terme de corrélats neuronaux de la conscience. Cette nouvelle approche a permis de mieux caractériser les liens entre cerveau et conscience.

 

Comme la méthode contrastive, l’approche des corrélats neuronaux de la conscience consiste à comparer des situations dites conscientes à des situations dites non conscientes (perte de conscience, perception subliminale, etc.), mais en se focalisant sur les mécanismes neuronaux et les structures cérébrales qui les sous-tendent, afin de repérer celles qui donnent spécifiquement lieu à une expérience consciente. Plus précisément, on cherche quelles sont les structures neuronales nécessaires, mais surtout suffisantes, pour qu’émerge une expérience consciente.

 

Prenons un exemple : la rétine est nécessaire pour avoir conscience d’un objet présent dans son environnement (sans rétine, on ne voit rien), mais elle n’est pas suffisante en ce sens qu’elle traite de grandes quantités d’informations dont nous n’avons pas conscience. Soulignons que nous parlons ici de l’observation du monde extérieur et non des images qui, par exemple, peuplent les rêves. Une structure qui serait à la fois nécessaire et suffisante serait impliquée uniquement lors d’une expé_Pic581rience consciente et ne serait jamais active en dehors d’une expérience consciente. Il y a peu de temps encore, trouver une telle structure dans le cerveau représentait le Graal des chercheurs travaillant sur la conscience. Mais ces corrélats de la conscience ont-ils fait progresser nos connaissances ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous nous concentrerons ici sur la conscience perceptive, car c’est celle qui a été la plus étudiée. L’avènement des techniques d’imagerie cérébrale a joué un rôle majeur dans l’appariement des structures neurophysiologiques et des fonctions mentales associées à la conscience. L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, IRM, qui offre une résolution spatiale relativement bonne (de l’ordre du millimètre) a longtemps été la technique privilégiée pour localiser les corrélats neuronaux de la conscience. L’aire privilégiée dans les années 1990 a été la voie ventrale du cerveau, un ensemble d’aires cérébrales qui se trouve dans la partie inférieure du cortex occipito-temporal.

 

Beaucoup d’appelés, peu d’élus

Nikos Logothetis, de l’Institut Max Planck de biologie cybernétique, à Tübingen, en Allemagne, et Nancy Kanwisher, à l’Institut de technologie du Massachusetts, ont utilisé une méthode nommée la rivalité binoculaire pour le montrer. La méthode consiste à présenter un stimulus à un œil (par exemple, un visage) et un autre stimulus à l'autre (par exemple, une maison). Les deux objets ne sont pas fusionnés, mais donnent lieu à des alternances de perception : on voit la maison pendant quelques secondes, puis le visage pendant quelques secondes, puis la maison revient, etc. Cette situation est très intéressante, car elle permet d’étudier l’impact que la vision consciente ou non consciente d’un visage a sur l’activité cérébrale alors même que le visage est présenté sans interruption (voir la figure 1).

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1. La rivalité binoculaire est utile pour étudier la conscience. On présente un stimulus à un œil (par exemple, une maison) et un stimulus différent à l'autre œil (un visage). Les images ne fusionnent pas, et le sujet voit soit l’un, soit l’autre des objets projetés. Cela permet d’étudier l’impact que la vision consciente ou non consciente d’un visage a sur l’activité cérébrale.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces recherches ont montré que le cortex strié, tout à fait à l’arrière du cerveau, est activé par les objets qu’ils soient perçus consciemment ou non. Cette région postérieure ne peut donc être considérée comme un corrélat neuronal de la conscience. Au contraire, les régions situées un peu plus en avant, tel le cortex inféro-temporal, sont impliquées spécifiquement lorsque la perception est consciente. Elles ont aussi été un temps considérées comme un corrélat neuronal de la conscience.

Mais, au début des années 2000, Stanislas Dehaene et ses collègues de l’Unité de neuro-imagerie cognitive Inserm-CEA, à Orsay, ont montré que ce n’était pas toujours le cas. Pour ce faire, ils ont utilisé la méthode du masquage : on projette un mot sur un écran d’ordinateur très brièvement et on le fait immédiatement suivre d’un motif abstrait et sans signification qui est projeté longtemps pour « masquer » le mot, et le rendre invisible au sujet. Ils ont ainsi montré que le cortex inféro-temporal est activé même par des stimuli présentés sous le seuil de conscience (voir la figure 2).

 

2. L’expérience des mots masqués a révélé que le cortex inféro-temporal, longtemps considéré comme un substrat de la conscience, est activé par des processus non conscients. On projette un motif abstrait pendant suffisamment longtemps pour que le sujet puisse le voir. Puis on projette un mot (ici Lion) de façon trop brève pour qu’il soit vu consciemment et à nouveau, tout de suite après, un autre motif abstrait. Durant cette vision non consciente, le cortex inféro-temporal est activé (à gauche) : ce n’est pas un substrat neuronal spécifique de la conscience. Quand la perception du mot est consciente, des aires pariétales et frontales sont activées en même temps que le cortex inféro-temporal (à droite).

 

Même si cette activation est inférieure à celle enregistrée lors d’une perception consciente, la découverte a infirmé le fait que les régions visuelles antérieures soient un corrélat de la conscience. Quant aux régions les plus antérieures du cerveau, tel le cortex préfrontal, elles sont exclusivement activées par des stimuli conscients. Depuis, de nombreuses recherches ont montré l’importance du cortex préfrontal pour la conscience, faisant de cette région le corrélat neuronal de la conscience le plus vraisemblable.

Des méthodes d’imagerie dont la résolution temporelle est meilleure, telle la magnétoencéphalographie ou l’électroencéphalographie à haute densité (on utilise davantage d’électrodes pour enregistrer le courant électrique sur le crâne), ont récemment permis de mieux comprendre la dynamique temporelle de la conscience, c’est-à-dire la façon, dont les régions cérébrales interagissent pour donner lieu à une expérience consciente. Ces recherches ont permis notamment de montrer que la conscience est un phénomène relativement tardif qui est précédé par une cascade d’événements neuronaux qui restent largement non conscients. Autrement dit, la conscience ne serait que la phase terminale d’une longue chaîne d’événements non conscients.

 

L’espace de travail neuronal global

Ces travaux menés par S. Dehaene, avec ses collègues Jean-Pierre Changeux, Lionel Naccache et Claire Sergent, ont permis de décrire leurs découvertes dans un cadre théorique nommé l’espace de travail neuronal global. Ce modèle est aujourd’hui considéré comme la théorie neurocognitive la plus aboutie et la plus fonctionnelle. Ils ont montré qu’en présence d’un stimulus visuel, les aires visuelles du cerveau sont stimulées, de sorte que l’activité neuronale augmente progressivement, de façon souvent continue et proportionnelle à la « force » (durée, contraste, etc.) de l’objet perçu.

 

Ces opérations primaires sont effectuées bien avant toute prise de conscience. Cette dernière n’a lieu que dans un second temps, lorsque l’activité neuronale dépasse un certain seuil, de sorte que l’information concernant l’objet perçu se propage brusquement vers le cortex préfrontal, puis peut être redirigée à l’ensemble du cortex (voir la figure 3).

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3. La conscience naîtrait après une activation des aires sensorielles et motrices, par exemple ici les aires visuelles. Ces régions assurent un traitement primaire de l’information. Si un seuil d’activation est dépassé, l’information se propage vers le cortex préfrontal (flèche rose), lequel la redirige vers l’ensemble du cortex (flèches bleues). Alors seulement, l’information devient consciente. Le cortex préfrontal joue un rôle essentiel dans les mécanismes qui contrôlent la conscience.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cortex préfrontal est ainsi vu comme un espace de convergence permettant à une activité cérébrale globale de se maintenir et aux aires sensorielles d’interagir avec les régions pertinentes pour effectuer une tâche ou faire face à une situation donnée. C’est, par exemple, le cas des régions impliquées dans la prise de décision. De plus, le cortex préfrontal met en jeu des processus d’amplification attentionnelle qui permettent de maintenir le stimulus « à l’esprit » et d’y porter son attention même quand le stimulus a disparu.

 

Le cortex préfrontal doit-il pour autant être considéré comme le centre de la conscience ? Certaines études récentes, notamment celles de Simon Van Gaal, à l'Université d'Amsterdam, indiquent que, dans certains cas, on peut observer, même pour des stimuli inférieurs au seuil de conscience, une faible activation de la partie postérieure du cortex préfrontal. Toutefois, les aires concernées, par exemple, l'aire motrice supplémentaire, sont des aires préfrontales très postérieures, généralement associées à des processus automatisés (non conscients) d'inhibition des actions motrices. Ce ne sont pas des régions effectuant des traitements élaborés. Dès lors, on admet que les régions les plus antérieures du cortex préfrontal continuent à être considérées comme les corrélats de la conscience les plus vraisemblables.

 

Mais, en fait, cette question n’est plus celle qui préoccupe aujourd’hui les neuroscientifiques ! Si, il y a dix ans, on cherchait activement une aire de la conscience, aujourd’hui, on pense qu’il n’en existe aucune bien définie. Au contraire, la plupart d’entre nous pensons que la conscience est une propriété émergente, naissant des interactions d’assemblées de neurones. La conscience résulterait davantage de processus d’échanges d’informations entre une multitude de régions cérébrales. Pourtant, le cortex préfrontal garderait un rôle privilégié, car il est indispensable à la mise en place de ces processus interactifs et permettrait notamment à des assemblées de neurones distantes de communiquer.

 

Un mécanisme associé à l'échange d'informations dans le cerveau et jouant un rôle important pour la conscience perceptive est le phénomène de synchronie neuronale. Ce phénomène reflète le fait que des assemblées de neurones éloignées se mettent à osciller à certaines fréquences spécifiques, notamment dans les bandes bêta autour de 20 hertz et gamma autour de 40 hertz, en parfaite synchronie malgré la distance. Ce phénomène a tout d’abord été utilisé en neurosciences cognitives, notamment par le neurophysiologiste allemand Wolf Singer au début des années 1990, pour expliquer le liage perceptif, c’est-à-dire le fait que les différents aspects d’un objet (la couleur, la forme, le mouvement, etc.) sont perçus ensemble, en un tout cohérent.

 

La synchronie globale

Or ce liage résulte de la synchronisation de multiples assemblées de neurones dans le cortex visuel, chacune assurant une fonction bien spécifique. On a longtemps pensé qu’il existait un lien entre le liage perceptif, la synchronie neuronale dans la bande gamma et la conscience perceptive. Cependant, de nombreux travaux plus récents, et en particulier ceux de la neurophysiologiste chilienne Lucia Melloni, ont montré que le liage implique des processus de synchronisation locaux, restreints au cortex visuel, et qui peuvent se produire en l’absence de conscience. Au contraire, ce sont des phénomènes de synchronisation globale, impliquant le couplage oscillatoire d’assemblées de neurones distantes situées dans le cortex visuel, le cortex pariétal et le cortex frontal, qui sont liés à l’expérience consciente. Ainsi, la conscience implique avant tout des processus interactifs d’échanges d’informations dans l’espace neuronal global.

 

Après une décennie riche en découvertes, l’étude de la conscience aurait-elle atteint ses limites en se refusant de faire face au « difficile problème » de la conscience ? Cette dernière notion a été proposée par le philosophe australien Davis Chalmers pour qui il est essentiel de distinguer entre un problème « facile » et un problème « difficile » dans l’étude de la conscience.

 

Le problème facile consisterait à étudier les critères objectifs qui permettent d’associer la conscience à certaines propriétés du système cognitif (mémoire à court terme, attention, etc.). En revanche, le problème difficile se poserait quand il faut expliquer, d’une part, l’expérience subjective et, d’autre part, comment le cerveau – simple matière – donne naissance à la vie mentale subjective.

Ces deux difficultés mettent en lumière deux limites inhérentes à l'approche des corrélats neuronaux de la conscience : ce modèle serait, en fait, du domaine des problèmes faciles, puisqu'il permet, certes, d'associer le cerveau à la conscience, mais pas de réduire l'un à l'autre. En d’autres termes, même si des corrélations existent, elles ne sont pas suffisantes pour proposer une théorie unifiant le cerveau et la conscience. Crick et Ch. Koch avaient dès le début soulevé cette difficulté. Mais, pour eux, si comprendre la conscience n’est effectivement pas un problème simple, c’est en commençant par étudier ses manifestations neurocognitives (problème facile) que l’on pourra comprendre la nature des expériences subjectives (problème difficile). Il suffisait de s’armer de patience.

 

Mais Crick est décédé, en 2004, et Ch. Koch, dont on pensait qu'il allait poursuivre la recherche des corrélats neuronaux de la conscience, vient de déclarer, à la surprise  générale de la communauté, qu'il renonçait à cette approche, lui reprochant d'être intrinsèquement incapable d'expliquer comment des neurones peuvent donner naissance à l'expérience subjective. Ce neurobiologiste suggère de chercher l’explication de la conscience non plus dans les mécanismes neurobiologiques du cerveau, mais dans certaines théories de l’information, comme celle proposée par l’Italien Giulio Tononi. Selon ce dernier, la conscience émerge de certaines propriétés des systèmes dynamiques complexes. L’étude des systèmes complexes peut être informative, mais ce rejet des corrélats neuronaux de la conscience peut sembler excessif.

 

La seconde difficulté liée à l’approche des corrélats neuronaux de la conscience tient à ce qu’elle ne permette pas d’étudier la conscience en soi, mais seulement certaines de ses manifestations. En écho à la distinction entre problème facile et problème difficile, le philosophe Ned Block, de l’Université de New York, a proposé qu’il existerait deux formes de conscience : une conscience d’accès et une conscience phénoménale. La conscience d’accès serait constituée de représentations sur lesquelles nous pouvons réfléchir et que nous pouvons manipuler, ce que nous faisons quand nous les maintenons en mémoire à court terme, par exemple pour les rapporter à autrui.

 

La conscience phénoménale

La conscience phénoménale, quant à elle, correspondrait à l'expérience subjective en soi, c'est-à-dire le ressenti pur, par exemple, la peine intense que nous éprouvons dans certaines circonstances sans pouvoir la décrire avec précision, ou la sensation ressentie quand nous contemplons une scène complexe, dont nous savons décrire un ensemble limité d'éléments, mais pas la scène globale. La conscience phénoménale serait le contenu riche et omniprésent auquel nous sommes exposés à chaque instant, alors que la conscience d’accès ne constituerait que les quelques contenus sur lesquels nous pouvons porter notre attention et que nous pouvons rapporter à un instant donné.

 

Les théories comme celle de l’espace de travail seraient ainsi limitées à la conscience d’accès, alors que c’est la compréhension de la forme phénoménale de conscience qui serait, selon N. Bloc et ses partisans, le vrai défi pour les scientifiques. Cette forme de conscience repose sur l’intuition très forte que la conscience ne se limite pas à ce que nous pouvons rapporter, mais qu’elle implique une multitude de sensations et de sentiments dont nous ne parvenons pas à décrire le contenu.

 

Un défi : décrire l’expérience subjective

Cette question de l’existence d’une seconde forme de conscience, de type phénoménale, est cruciale, car elle implique deux visions opposées de la nature de la conscience : soit une conscience riche en contenus (de type phénoménale), soit une conscience limitée en contenus (et restreinte aux mécanismes d’accès). Depuis trois ans, cette question de l’existence d’une conscience phénoménale fait l’objet de vifs débats. Avec mes collègues de l'École normale supérieure, nous avons été les premiers à jeter un pavé dans la mare, en 2010, en montrant que cette forme de conscience n'est pas valide, tant au plan épistémologique qu'au plan empirique.

 

Nous avons montré que la conscience phénoménale, même si elle existait, ne pourrait tout simplement pas être étudiée de manière scientifique. Pour le comprendre, imaginons cette expérience de pensée : supposons un instant qu’il existe une forme de conscience indépendante de la conscience d’accès, et demandons-nous alors quand nous pourrions savoir si quelqu’un est conscient. Le simple fait de lui demander de rapporter s’il est conscient de quelque chose ne modifie-t-il pas instantanément son état mental en le faisant automatiquement basculé vers les mécanismes de la conscience d’accès ? Si, alors qu’il est concentré à vous écouter parler, vous lui demandez s’il est conscient d’un objet situé à droite de son champ de vision, il devra, pour le déterminer, y porter son attention (même sans bouger les yeux) et faire appel à certaines formes d’introspection pour savoir de quoi il était conscient au moment où vous lui avez posé la question. Tous ces mécanismes sont propres à la conscience d’accès et perturberaient nécessairement la conscience dite phénoménale.

 

La richesse des mécanismes non conscients

Pourrait-on étudier l’activité du cerveau d’une personne dont on peut supposer qu’elle a une expérience consciente, mais qui ne pourrait en rapporter le contenu ? Il semble difficile de distinguer une activité cérébrale dont le sujet ne signalerait pas qu’il en est conscient et une activité non consciente, dont on sait qu’elle peut influer sur le fonctionnement du cerveau et sur les comportements. Comme le soulignent le philosophe Daniel Dennett, de l’Université de Tuft, et le psychologue Michael Cohen, de l’Université de Harvard, qui ont repris notre approche, l’expérience parfaite permettant de sonder la conscience phénoménale pure est... tout simplement impossible. Même si la conscience phénoménale existe, nous sommes aujourd’hui incapables de la saisir.

 

Au niveau empirique, nous avons repris des expériences réalisées dans les années 1960 : on présente une matrice de trois lignes et quatre colonnes, contenant 12 lettres aléatoires, durant moins d’une demi-seconde. Les observateurs ne peuvent rapporter que trois à quatre lettres, mais ils ont l’impression de les avoir toutes vues. Cette expérience est importante, car elle a été depuis reprise comme preuve qu’il existe une conscience d’accès (les quelques lettres rapportées) et une conscience phénoménale (l’impression de voir toutes les lettres). Cependant, nous avons montré que cette impression est, en fait, le reflet d'une illusion : si l'on place de « fausses lettres », par exemple, un R inversé de haut en bas dans la matrice de lettres, les observateurs continuent de penser que ce qu'ils n'ont pu identifier étaient de vraies lettres.

Ce phénomène a une explication simple : dans de nombreux cas, ce que nous pensons voir correspond tout simplement à ce que nous nous attendons à voir et qui a un sens. La réalité est transformée par nos sens pour aboutir à un ensemble de représentations cohérentes. En l’absence d’informations complètes, notre système perceptif comble les informations manquantes en fonction de nos attentes. Dès lors, peut-on conclure que l’impression que nous avons de percevoir une multitude de choses n’est qu’une illusion ? La conscience serait beaucoup plus restreinte et moins riche en contenu que l’on ne l’imaginait.

 

Mais entendons-nous bien, cela ne réduit en rien les capacités de notre cerveau. Bien au contraire ! Cela signifie plutôt que nous nous sommes trop focalisés sur la conscience. À l’image des icebergs dont la partie émergée, visible, ne représente qu’une petite partie du volume de ces gigantesques blocs de glace, la conscience ne serait qu’une toute petite partie des phénomènes qui traduisent notre présence au monde. Il ne nous reste plus qu’à explorer la partie cachée, bien plus importante et plus riche : celle des mécanismes non conscients. Et gageons que la prochaine décennie, placée sous le signe du non-conscient, sera aussi riche (plus riche ?) en découvertes que la précédente centrée sur la conscience.

 

Sid Kouider, chercheur au CNRS, transcrit par Michel Billard - cp56 - mars 2013

 

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