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je est un auteur

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012  

L'un des effets principaux de l'œuvre de fiction est de permettre au specta­teur de s'évader de soi, de se rappor­ter à soi-même comme à un autre, au moyen de personnages imaginaires évoluant dans des « mondes possibles » qui se super­posent à la réalité ordinaire et en défient les lois, tout en servant de support à l'expression de nos émotions et de nos croyances. Un autre de ses effets, tout aussi important, bien que plus imperceptible, concerne non le specta­teur mais l'auteur de cette oeuvre : cet effet n'est rien d'autre que « l'auteur » lui-même, entendu non comme le producteur réel de l'oeuvre mais comme un produit fictif de celle­ci, un point focal imaginaire rendant compte de sa genèse et de sa signification. Malgré les apparences, un auteur ne préexiste pas à son oeuvre, il en est bien plutôt lui-même une créa­tion rétrospective - ce que veut l'oeuvre pour pouvoir exister en tant que telle et être recon­nue comme étant « l'oeuvre de... » L'auteur est la fiction nécessaire qui vient remplir cette béance de l'attribution : c'est lui qui, désor­mais, « fait autorité », c'est en lui et par lui que l'oeuvre accède à sa fondation officielle.

 

Paul Valéry a su exprimer le caractère déconcertant de cet effet rétroactif de l'oeuvre sur l'identité de son producteur : « Celui qui vient d'achever une oeuvre tend à se chan­ger en celui capable de faire cette oeuvre par la production en lui de l'auteur - Et cet auteur est fiction. » En ce sens, pour­suit Valéry, le créateur d'une fiction ne peut manquer de « se sentir devenir le fils de son ouvre », étant lui-même contaminé par l'uni­vers fictif qu'il a ébauché, acquérant ainsi une identité factice qui se superpose à la sienne, voire la recouvre entièrement. À l'adage rim­baldien, « Je est un Autre », il nous faudrait donc substituer, afin de rendre compte du processus fictionnel achevé, cette infime va­riante : « Je est un Auteur »... C'est ainsi que « Marcel Proust » signifiera désormais pour nous, par excellence, « l'auteur de la Recherche », tout comme « Balzac » n'est à bien y regarder qu'un diminutif commode pour « l'auteur de la Comédie humaine » : loin que leur oeuvre fasse d'abord sens à partir de leur personne, c'est au contraire leur identité personnelle qui ne devient intelligible qu'en étant rapportée à leur oeuvre. L'auteur, au fi­nal, apparaît comme une fiction inspirée de son oeuvre, comme « l'appellation contrôlée » qui permet à celle-ci d'échapper à la sourde menace de l'anonymat. En effet, quoi de plus redoutable, a fortiori à une époque où ne vaut que ce qui est signé, « griffé » ou dûment autographié, que d'être une oeuvre « sans auteur fixe » ? Quel destin plus funeste, dans la civilisation de l'individualisme possessif, que de n'appartenir à personne ? « Homère » lui-même a bien dû être inventé a posteriori pour sauver « l'Iliade » et « l'Odyssée » de la rumeur collective des chants populaires dont ces oeuvres étaient nées... L'auteur d'une oeuvre se présente ainsi comme la fiction ultime de toute oeuvre de fiction ; il est, pour le dire d'une formule, l'oeuvre de son oeuvre.

 

Ce paradoxe inhérent à la création artistique constitue une voie d'accès privilégiée pour comprendre le statut de l'identité personnelle de tout un chacun : le statut fictif de l'auteur renvoie plus profondément à l'« inévidence » foncière de notre propre identité, dans la mesure où, à bien y regarder, nous ne sem­blons posséder aucune expérience privilé­giée de ce qu'elle pourrait être. Le philosophe David Hume, dans son « Traité de la nature humaine », a été le premier à mettre le doigt sur une telle difficulté : nous n'aurions aucune expérience distincte de notre esprit conçu comme une entité simple et permanente mais seulement l'expérience de la variété de nos pensées, sensations ou souvenirs. Selon Hume, « l'esprit est une sorte de théâtre où diverses perceptions font successivement Leur apparition; elles passent, repassent, glissent sans arrêt et se mêlent en une infi­nie variété de conditions et de situations », sans jamais s'unifier en une expérience sta­ble de ce qui serait notre « Je », notre identité propre. Il semble donc que « l'identité que nous attribuons à l'esprit humain est seule­ment une identité fictive », forgée par l'habi­tude d'associer des états mentaux récurrents qui se sédimentent peu à peu sous la forme d'un « Soi » composé au gré de nos expé­riences successives. De même que l'identité d'un auteur n'apparaît que par l'entremise de son oeuvre, de même l'identité d'une personne ne se présente jamais sous la forme d'une intui­tion claire et intégrale de soi-même, mais se dévoile peu à peu, par esquisses, au détour de ses expériences, comme l'écume évanescente de ses actes et de ses pensées.

 

L'expérience du récit de fiction déborde ainsi considérablement sa portée initiale, en révé­lant l'entremêlement subtil de fiction et de réalité qui compose notre vie ordinaire. Tan­dis que l'évidence de notre identité person­nelle s'amenuise au fur et à mesure que nous prenons conscience de la difficulté de lui as­signer des contours fixes et immuables, nous découvrons ce qui en nous faisait obstacle à cette prise de conscience : la croyance en la validité de la grammaire, qui nous fait asso­cier mécaniquement à tout événement un su­jet posé comme cause première d'une action. L'expérience de la fiction est précisément ce qui nous permet de nous détacher d'une telle croyance, comme l'a bien vu Nietzsche : « à celui qui demande : mais la fiction impli­que un auteur ? Ne pourrait-on pas ré­pondre tout net : pourquoi ? Cet "implique" ne ferait-il pas également partie de la fic­tion ? » Telle est sans doute, in fine, la leçon la plus troublante de la fiction : nous faire sentir combien son domaine excède le partage tri­vial de l'imaginaire et du réel, en s'insinuant jusque dans les replis les plus intimes de ce que nous appelons « nous-mêmes ».

 

Olivier Tinland est chercheur en philosophie à la « Society of Fellows » de l'université d'Harvard. Dernier ouvrage paru, sous sa direction : « Lecture de Hegel », LGF, le Livre de poche, 2005.

(Article extrait du Nouvel Observateur Hors série n°64 de décembre 2006)

 

Voilà pourquoi, me semble-t-il, il peut être intéressant aussi de proposer à nos élèves de continuer à travailler autour de leur capacité à créer des fictions teintées de leur propre réalité et imaginaire, subtilement combinés par eux-mêmes et à nul autre pareil...  en s'insinuant jusque dans les replis les plus intimes de ce que nous appelons « nous-mêmes ».

 

Michel Billard

 

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