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imaginer pour grandir

 

 

dernière modification de cette page le 19-sept.-2015

 

Pour le psychologue Paul L. Harris, l’imagination est un outil de pensée essentiel. Elle ne sert pas à s’évader, mais permet au contraire à l’enfant de s’adapter au monde et prendre possession de lui.

Avant que vous nous parliez de vos travaux sur l’imagination chez l’enfant, pouvez-vous nous dire ce qu’est l’imagination ?

Les psychologues qui travaillent sur l'imagination insistent souvent sur la créativité, l'originalité, comme si l'imagination était réservée à certaines circonstances. Moi, j'adopte une vision beaucoup plus large de l'imagination. J'affirme que nous l'utilisons dans toutes les circonstances où il faut envisager de alternatives à la réalité. Par exempte lorsqu'on s'interroge sur le futur, on imagine comment la situation présente évoluer, dans quelles directions. Lorsqu'on repense au passé, si on regrette ce qu'il a été, on peut imaginer les façons dont il aurait pu être différent. Dans le récit historique des causes de la Première Guerre mondiale ou de la si longue période d'esclavage en Amérique du Nord, la question est souvent: «Que se serait-il passé si...?» Cela s'appelle un raisonnement contrafactuel.

L'imagination intervient également lorsque quelqu'un nous parle d'un évé­nement dont nous n'avons pas été témoins. Et dont nous n'avons par le même coup aucun souvenir. Dans ce cas, pour visualiser ou imaginer cet événe­ment - qu'il ait réellement existé ou qu'il soit tout à fait fictif -, nous utilisons notre imagination. Tout autant lorsqu'un col­lègue nous raconte un épisode profes­sionnel conflictuel, auquel nous n'avons pas participé, qu'à la lecture de Anna Karénine. A chaque fois, nous imaginons des scènes dont nous n'avons pas été témoins. Il ne s'agit pas d'être particu­lièrement créatif, mais seulement d'uti­liser une faculté essentielle à de nom­breuses activités humaines.

Mais alors en quoi l’imagination diffère-t-elle de la simple capacité à avoir des représentations mentales ?

Les représentations mentales contien­nent n'importe quel concept que l'on a pu former à partir du réel qui nous entoure. L'imagination permet plus que cela : grâce à elle, on ne se représente pas seulement ce que les choses sont, mais ce qu'elles auraient pu être.

Vous avez consacré une grande partie de vos travaux aux relations entre imagination et émotions. Et vous proposez une relation entre les deux un peu contre intuitive. Vous affirmez que ce n’est pas parce que l’enfant cherche à vivre certaines émotions qu’il utilise son imagination, mais l’inverse : c’est en utilisant son imagination qu’il vit des émotions. Pouvez-vous expliquer ?

Selon la conception traditionnelle de Jean Piaget et de Sigmund Freud, l'imagina­tion est dirigée par les émotions et les désirs. J. Piaget raconte cet épisode pen­dant lequel sa fille Jacqueline, à qui on interdit de jouer avec de l'eau dans la cui­sine, va prendre un récipient et prétendre qu'il est plein d'eau. Selon J. Piaget, cet exemple montre que l'imagination est sollicitée pour suppléer la réalité, qu'elle permet de remplacer le réel absent par de l'imaginaire. On retrouve la même conception chez S. Freud: l'imagination est un moyen de combler les désirs frus­trés par la réalité.

Même si l'imagination sert en effet par­fois dans ces situations, je ne pense pas que ce soit son rôle dans la majorité des cas. Notre imagination s'alimente de plein d'autres choses que ce qui n'a pu exister réellement. Nous imaginons par exemple souvent des situations que l'on ne voudrait jamais voir arriver. Même les jeunes enfants utilisent leur imagination comme cela. Margaret Taylor raconte un très beau cas qui le montre : une petite fille s'est inventé un poney imaginaire. Un jour, ses parents veulent l'emmener à un spectacle hippique. Une fois là-bas, l'enfant se plaint et est très frustrée par le fait que son poney imaginaire a refusé de l'accompagner. Si l'imagination ser­vait seulement à combler des frustra­tions, la petite fille aurait inventé le fait que son poney était présent. De façon plus générale, je ne crois pas que les idées que l'on génère soient dirigées par nos désirs. Sinon, pourquoi certains enfants se bercent-ils de pensées qui les effraient, ou pourquoi irions-nous voir des films ou lirions-nous des livres qui nous affectent, nous rendent tristes ou nous effraient ? Je pense que les spécia­listes de l'imagination devraient davan­tage mettre l'accent sur la façon dont l'imagination peut activer les émotions, plutôt que l'inverse.

Dans mon ouvrage « The Work of the Ima­gination », j'affirme que le jeune enfant, même s'il est intellectuellement tout à fait capable de faire la différence entre l'imaginaire et la réalité, dispose d'une vie imaginaire suffisamment riche pour éveiller en lui des émotions, parfois très fortes. Comme l'enfant qui, au moment d'aller se coucher, commence à imagi­ner des monstres et s'en affole. Si ses parents lui disent : «Il n'y a pas de monstre, c'est dans ton imagination», l'enfant répond souvent: «Je sais bien que c'est dans mon imagination, mais j'ai peur quand même. » Les adultes ne sont pas différents, lorsqu'ils regardent un film d'horreur : ils savent bien que c'est ima­ginaire ; cela ne les empêche pas de sen­tir leur coeur s'accélérer ou d'être effrayés. Il y a donc à ce niveau une grande proximité entre l'enfant et l'adulte. La différence est sans doute que l'adulte peut mieux prendre conscience qu'il est le jouet de son imagination et ainsi abais­ser l'intensité de son émotion, alors que l'enfant de 4 ans se laisse submerger. Ce n'est donc pas une différence de capacité d'imagination, mais une différence de capacité à réguler ses émotions.

Mais alors, pourquoi l'enfant se fait peur avec son imagination ?

Ce n'est pas facile de répondre à cette question. On peut tout d'abord se deman­der ce que cela rapporte en termes évo­lutifs: quel avantage y a-t-il, pour la sur­vie de l'espèce humaine, de disposer d'un système cognitif qui peut créer des fic­tions, inventer des situations inexistantes et, de ce fait, activer le système émotion­nel ? Il existe au moins deux situations dans lesquelles ce peut être un avantage. La première est celle dont parle Antonio Damasio : lorsqu'une per­sonne doit évaluer la suite possible d'un événement, si elle peut la tester virtuel­lement grâce à son imagination, et véri­fier quelles réactions émotionnelles, de peur ou de plaisir, cela risque de provo­quer en elle, elle peut mieux prendre des décisions sur le cours des choses. Il est donc possible, mais c'est tout à fait spé­culatif, que l'expansion du cortex frontal dans l'évolution humaine a permis d'aug­menter la capacité à planifier. Certaines données archéologiques vont dans ce sens, comme des traces technologiques de transport de matériel sur de grandes distances. Et l'on peut raisonnablement admettre qu'il est plus utile d'avoir un individu capable d'imaginer des possibili­tés, et les émotions qui y sont associées, qu'un individu capable uniquement de projections rationnelles et froides, sorte de docteur « Spock ». Si ces hypothèses sont vraies, on peut penser que les réactions de l'être humain aux fictions ou le goût de l'enfant pour le « jeu du semblant » sont le résultat d'un tel processus évolu­tif. Une autre explication est également plausible. Le langage humain est com­plexe et riche. Il peut donc servir à faire des commentaires sur « ici et maintenant », tout comme certains systèmes de signes symboliques que le singe est également capable de manipuler. Mais le langage humain permet surtout de parler d'évé­nements passés ou futurs, ou dont on n'a pas été témoin. Ainsi, lorsqu'une per­sonne raconte à une autre un événement que cette dernière n'a pas vécu, il est cer­tainement avantageux, au sens évolutif du terme, qu'elle puisse se représenter la situation avec toutes ses implications émotionnelles. Les conversations ordi­naires seraient donc des évocations effi­caces des émotions que les autres ont vécues ou prétendent avoir vécues, et permettraient ainsi d'apprendre com­ment y réagir. Le cinéma, les romans, les fictions ne feraient rien d'autre que les évoquer plus puissamment.

Vous insistez dans votre livre sur le rôle de l’adulte dans l’imaginaire de l’enfant. Car c’est lui qui raconte les histoires, vraies ou fictives. Pouvez-vous expliquer ?

Je voudrais tout d'abord faire une remarque. Les psychologues du dévelop­pement ont beaucoup insisté sur la capacité des enfants à être actifs, à observer, à explorer. Cette conception de l'enfant a influencé l'environnement pédagogique en maternelle. Les profes­sionnels se reconnaissent dans les théo­ries de J. Piaget, ou de Maria Montessori, car ils insistent sur le fait que les enfants doivent avoir des activités de jeu expéri­mental: jouer avec l'eau, le sable, le riz ; l'enfant est conçu comme un petit scien­tifique qui interagit avec la réalité et se figure ainsi progressivement la façon dont sont faites les choses. C'est sans doute vrai, mais largement exagéré. L'enfant dispose aussi d'autres outils intellectuels, tout autant essentiels : il peut, dans ses conversations avec les adultes, les inter­roger sur toutes sortes de choses, même celles qu'il n'a pas eu l'opportunité d'ob­server. L'adulte joue donc en effet un grand rôle dans la formation de l'imagi­naire de l'enfant, et dans la distinction entre les fictions et la réalité.

Bien sûr, l'adulte va fournir différents types d'informations. Certaines que l'on pourrait appeler des informations objec­tives, comme « la terre a l'air plate, mais en fait elle est ronde ». Mais évidemment, l'adulte offre aussi à l'enfant des récits sur d'autres aspects du monde que l'en­fant ne peut pas observer, comme le père Noël, ou la petite souris qui vient ramasser les dents de lait, ou Dieu. Dans tous les cas, l'enfant y croit en fonction de la fréquence et l'insistance du récit. Cela veut-il dire que les enfants croient tout ce qu'on leur raconte et qu'ils ne peu­vent vérifier par eux-mêmes ? Comment font-ils la distinction entre ce qui est fondé sur des données empiriques et une tradition scientifique, et ce qui est issu de la foi, de rituels religieux par exemple ?

Ce n'est pas facile à dire. Peut-être cer­tains enfants ne font-ils pas tant que ça la différence. Ici aux États-Unis, ceux à qui l'on enseigne les théories création­nistes (selon lesquelles Dieu a créé le monde en sept jours) ne font peut-être pas une distinction très claire entre les affirmations scientifiques et celles des fondamentalistes chrétiens.

PSYCHOLOGIE ÉVOLUTIONNISTE

Les analyses de Paul Harris s'inscrivent dans un nouveau courant de recherche - la psychologie évo­lutionniste - qui se propose de comprendre les ca­pacités cognitives et humaines dans la perspective de l'évolution. Comment le tangage, l'intelligence, l'imagination ont-ils émergé et pourquoi? La psychologie évolutionniste part de l'idée que te cerveau a été fa­çonné partes millions d'années d'évolution pour ré­soudre des problèmes adaptatifs précis.

COGNITION

Par cognition, on entend toutes les aptitudes qui ser­vent à analyser et connaître notre environnement : perception, apprentissage, mémoire, conscience, lan­gage. Les sciences cognitives désignent l'ensemble des disciplines (neurosciences, psychologie cognitive, intelligence artificielle, philosophie de l'esprit...) qui étudient la cognition.

IMAGINAIRE

Dans la tradition scientifique et philosophique occi­dentale, l'imaginaire est associé au jeu, au rêve, aux fantasmes, au délire, à la poésie, à l’art... De ce point de vue, il a été assimilé à une pensée gratuite, désin­téressée et donc à l'écart de la cognition. Quelques au­teurs, comme Paul Harris cherche cependant à réin­troduire l'imaginaire - conçu comme la capacité à produire des images mentales- comme un proces­sus central de la pensée.

PSYCHOLOGIE DU DÉVELOPPEMENT

La psychologie du développement est souvent assimilée à la psychologie de l'enfant. Or, mettre l'accent sur le développement (plutôt que sur l'enfant), c'est indiquer que l'on s'intéresse à une fonction cogniti­ve (langage, intelligence, trouble mental...) plutôt qu'à l'individu lui-même. C'est pourquoi certains préfèrent parler de psychologie de l’enfant, consi­dérant qu'il n'est pas qu'un simple support ou une phase transitoire vers l'âge adulte mais une per­sonne à part entière. Au XXe siècle, les grands noms de la psychologie du développement furent Jean Piaget, Henri Wallon, Lev Vygotsky qui sont encore des références incontournables, même si de nouveaux courants sont apparus depuis.

Paul L. Harris est psychologue du développement. Il travaille sur le développement de la cognition, des émotions, et de l'imagination. Ses recherches s'inscrivent dans un nouveau courant, la psychologie évolutionniste. Il a enseigné durant plus de vingt ans à l'université d'Oxford. Il est actuellement professeur à l'université de Harvard. Il est Fellow de la British Academy et Emeritus Fellow du St. John's College à Oxford. Il est notamment l'auteur de The Work of the Imagination, Blackwell Publishing, 2000 ; parmi ses articles publiés en français, citons « Penser à ce qui aurait pu arriver si... », Enfance, n° 54, 2002

article extrait de Sciences Humaines de septembre 2005

 

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