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Eloge de la lenteur

 

 

dernière modification de cette page le 19-sept.-2015

J’aimerais d’abord remercier Guy Chedeau qui m’a donné la chance de faire une conférence en français, et à Raymond Abrezol qui m’a fait connaître la sophrologie et m’a donné la chance de travailler avec lui et de développer la sophrologie en Suisse Alémanique.

Je vais vous parler de la lenteur.

Nous vivons dans une société « non stop » qui a atteint ses limites. De plus en plus de gens sont pris dans la spirale du tempo de cette société à haute performance. Chacun peut sentir la pression pour suivre les mouvements et les changements toujours plus rapides.

Dans la conscience ordinaire, cela se passe inconsciemment, jusqu’à ce que notre corps et notre âme sonne l’alarme et devienne malade. Dans notre vie d’aujourd’hui, nous vivons de plus en plus un stress permanent qui se manifeste souvent dans la notion de temps : Le dicton « le temps c’est de l’argent ».

C’est le politicien américain Benjamin Franklin qui l’a cité en 1748 la première fois, et c’est devenu la devise de notre temps. Tout doit être rentable, vite fait, non seulement financièrement, mais aussi émotionnellement et mentalement. Alors nous économisons le temps pour tirer le maximum de profit : le matin nous buvons notre café instantané, à midi nous mangeons une « quick soup » et le soir nous mettons une pizza toute prête au four ; et nous nous rendons à nouveau dans le train rapide ou dans une voiture turbo sur une route express. Le soir nous zappons à travers les émissions à la télévision. (J’ai lu quelque part qu’il y a des gens qui zappent 22 fois par minute, cela veut dire toutes les 2,5 secondes !). De plus nous faisons plusieurs choses en même temps : nous mangeons devant la télévision, nous téléphonons dans la voiture etc.

Enfin il y aura la mort subite dans la crise cardiaque.

Il y a une phrase de Simone de Beauvoir : « Ils se contentent de tuer le temps, en attendant que le temps les tue ».

Notre société souffre aussi d’une toxicomanie des variations, de la diversité. Cela se manifeste dans la mode, le langage, les loisirs, les divertissements, nos relations, etc.

Le phénomène de zapper est un miroir de cette recherche pathologique de variations.

Le progrès de la technique devrait en fait économiser mais en réalité il augmente la consommation de toutes les choses, la télévision, tous les appareils électroniques, l’ordinateur etc.

Donc l’industrialisation nous a amené dans un manque de temps.

Plus de production signifie plus de consommation qui augmente de nouveau la production, c’est une spirale.

Aujourd’hui, nous subissons en un jour les stimulations sensorielles qui il y a 60 ans s’étendaient sur 6 semaines. 6 semaines de stimulations et d’information se concentrent sur une seule journée. Cette pression qui nous pousse à apprendre et nous adapter, environ 40 fois plus vite.

Autrefois, l’homme vivait dans un monde presque statique. On quittait le monde presque semblable à celui que notre père nous avait laissé. Robert Leewine de l’université de Californie a fait une recherche sur la façon dont différentes cultures vivent le temps. Il a mesuré la vitesse à laquelle les gens marchent dans la rue, avec laquelle il était servi à la Poste pour acheter un timbre, et l’exactitude des mots.

En Suisse, on est en première ligne du temps, l’Irlande en 2ème, l’Allemagne et le Japon sont dans les premiers, la France en 12ème place, pas trop rapide. A la fin il y a les pays orientaux et l’Amérique du sud en dernière place. Leewine a constaté que le tempo de vie est plus élevé dans les pays industrialisés et qui ont un standard de vie élevé.

Mais le climat aussi influence le rythme de la vie : plus il fait froid, plus vite vont les gens. Même la culture influence notre vie : la culture individualiste que nous connaissons va plus vite que les cultures orientées sur le collectif comme en Asie ou en Inde.

Le temps se vit différemment aussi selon chaque personne.

La montre psychologique

On a une montre individuelle psychique qui dépend de plusieurs influences. Donc si nous faisons des expériences agréables, le temps passe plus vite.

Un psychologue cognitif en Amérique du Nord a mesuré que les expériences positives prennent moins de place sur le cortex que les négatives, et c’est pour cela que les expériences positives sont vécues comme plus rapides.

Si nous avons un besoin urgent, nous vivons intensément le temps car nous sommes pressés, le besoin physiologique n’attend pas. Le même phénomène se produit quand un amoureux attend sa bien-aimée.

Un autre élément peut influencer la nuance du temps : si nous sommes actifs le temps passe plus vite.

Dans notre société, l’activité a une connotation positive, tandis que l’inactivité montre du temps mort. Donc notre société remplit le temps par des activités, et nous arrivons à des loisirs planifiés et organisés. Après le travail, nous remplissons notre temps avec de nombreuses activités.

Une autre expérience, sophrologique, d’être dans la fluidité, une agréable fluidité qui nous amène à un autre sentiment. Cette fluidité est ici et maintenant, dans l’instant présent. Dans cet instant, nous vivons non seulement l’éternité, mais aussi la tridimensionnalité des choses et des êtres. Cette expérience du temps favorise le bien-être profond que nous essayons de transmettre par la sophrologie caycédienne.

Personnalité

Derrière l’accumulation de matériels, d’activités et de distractions se cache à mon avis une grande peur, celle de la mort, du vide, ou peut-être de nous-même, de la vie qui est en nous, la force phronique.  Donc nous pensons que nous avons la conscience ordinaire, que nous avons une personnalité, une identité, un corps un esprit. Mais si nous approfondissons ce que cela signifie, on s’attend à ce que toute notre identité dépend d’une chaîne interminable de choses de notre vie, de notre carte d’identité, de notre carte de crédit, maison, pays, culture, partenaire, amis, profession, etc.

Mais imaginez-vous ce que nous sommes sans tout cela ?   Nous sommes complètement étrangers à nous-mêmes, quelqu’un que nous ne connaissons pas. Un étranger suspicieux avec lequel nous vivons depuis toujours mais avec lequel nous évitons d’entrer en contact.

Souvent nous nous arrêtons quand nous avons un accident, un problème difficile dans la vie. A ce moment, nous nous posons des questions sur nous-même et sur la vie, et c’est dans ces moments-là que nous avons besoin de valeurs. C’est là que nous nous réveillons pour comprendre que nous sommes dans la caverne.

Mouvement de ralentissement dans les entreprises

Temps sabbatique

Pour connaître ce que nous sommes vraiment, il faut du silence et du temps, s’arrêter de courir et de remplir notre temps avec les activités et obligations.

Alternatifs

Mais qu’est-ce qui est vraiment nécessaire et obligatoire ?

Je pense que ces derniers temps, il y a un mouvement vers un ralentissement, car beaucoup de gens se posent la question du sens de la vie.

Slobbies (Slow But Better Working People)

Selon un journal suisse “vert”  il y a une véritable lutte culturelle entre ceux qui « speedent » et ceux qui freinent.

En Autriche, il existe une association pour ralentir le temps. En Allemagne il existe une société politique du temps et en Suisse un institut avec des forum pour mieux comprendre le phénomène du temps.

Downshifting

De plus en plus, le temps devient le bien le plus précieux. En Amérique un nouveau nom s’est créé pour désigner les personnes qui travaillent moins pour éviter le stress permanent et mettent l’accent sur la qualité au lieu de la quantité de travail. Les entreprises suisses essaient de diminuer les risques de burn out des employés avec des mois ou des années sabbatiques, des nouveaux modèles de travail comme renoncer librement à une meilleure carrière pour gagner en qualité de vie.

Il paraît qu’il y a 85% de managers souffrant d’insomnie, de problèmes nerveux, d’estomac, de troubles cardiaques. Selon une étude, 84% des managers se plaignent de l’augmentation du stress depuis 5 ans. En Allemagne il existe un nom désignant ceux qui sortent de cette spirale et ralentissent leur vie pour faire une activité plus lente. Parfois ils font quelque chose de très différent comme garder les moutons dans les montagnes.

Nous ne sommes pas obligés d’en arriver là, mais nous pouvons devenir des sophrologues : opter pour un état sophronique de la conscience, sortir de la caverne vers la lumière du monde plus conscient, avec des valeurs, et aussi ce qui concerne la gérance de notre temps.

Il y a différentes manières de comprendre et de voir l’attente. En résumé, on peut dire qu’il y a un temps pour faire des choses obligatoires nécessaires dans notre vie quotidienne, et un temps pour développer, laisser grandir, mûrir notre âme, notre soi, ou pour parler en termes sophrologiques, notre moi phronique.

La clé pour une vie heureuse est dans l’harmonie, l’équilibre entre le temps que nous devons consacrer à des choses nécessaires et  le temps pour nous développer nous-même.

Pour ne pas rajouter à notre vie quotidienne le stress de la nécessité de faire un développement personnel, nous devons simplifier la vie, devenir plus simple, ne plus vouloir faire et avoir tout. Devenir plus humble, plus modeste.

La réduction phénoménologique me semble être un processus de simplification.

Dans l'Epoché, où nous libérons les bons talents, nous mettons nos préjugés, nos a priori, notre savoir entre parenthèse pour devenir plus simple avec une conscience pure.

La simplicité de la vie est liée à une bonne gestion du temps. Nous pouvons trouver pour cela des moments pour ralentir la vitesse, trouver des moments calmes et vides pour apaiser notre corps et surtout notre esprit.

Sogyal Rinpoché, un tibétain, donne une anecdote pour simplifier la vie : « prenez l’exemple d’une vieille vache, elle est satisfaite de dormir dans une étable. Vous devez manger, dormir et faire vos besoins. C’est inévitable. Au-delà, cela ne vous regarde pas ».

Donc le ralentissement de temps peut être une expérience difficile et inconfortable, voire très désespérante.

Un dépressif peut sentir le temps comme lent et pesant, il ne lui offre plus une ouverture vers le futur, mais c’est fermé et sans espoir. Un dépressif se sent victime du temps car il n’a plus de contrôle sur le temps. Le professeur Caycedo parle de la dépression comme la maladie de manque d’espoir, et le but de la thérapie sera de construire une ouverture vers le futur.

Le ralentissement peut être vécu aussi comme ennui.

Martin Heidegger différencie plusieurs formes d’ennuis :

- 1ère forme : l’ennui de quelque chose

Vous pouvez être ennuyé par ma conférence, nous sommes ennuyés par une chose ou une personne.

- 2ème forme : s’ennuyer en faisant quelque chose.

Cela se manifeste par un sentiment que le temps s’arrête, qu’il est statique.

- 3ème forme : l’ennui comme temps vide

Quand on ne sait pas quoi faire. Le temps laisse un étrange vide. Nous ressentons plus profondément cet ennui.

- 4ème forme : l’ennui existentiel

Heidegger cite une forme d’ennui qui signifie que c’est significatif pour notre Dasein (“être là”).

C’est ce sentiment, cette ambiance qu’on peut ressentir dans la profondeur de notre être. Cet ennui arrive parfois dans des situations totalement inattendues (ex : dans une réception où on parle, tout va bien et tout d’un coup on tombe dans un ennui profond, un sentiment de désespoir, de non-sens, d’absurdité). Heidegger parle de « différentes dispositions que nous retrouvons dans le souci qui est une structure fondamentale de l’être dans le monde ».

Cette disposition colorie toute notre pensée et notre volonté. Heidegger s’oppose à une vision vulgaire de l’ennui. Ce n’est pas seulement un signe superficiel et extérieur. Personne n’est à l’abri de cet ennui existentiel. Heidegger nous demande si nous essayons d’éviter à tout prix ce sentiment d’ennui profond par toutes sortes de distractions, et lui parle notamment de la psychologie, et demande aux thérapeutes de se rendre compte de « l’être jeté dans le monde », que nous avons tous à assumer : on est là sans savoir pourquoi, il faut assumer le fait d’être là. Nous devons assumer pour nous-même thérapeutes et aussi pour nos patients.

L’ennui est un phénomène universel. Il atteint tous les milieux, toutes les personnes des diverses sociétés et peut frapper tout le monde, pendant le travail ou les loisirs.

Pour revenir sur la vivance du temps, nous pouvons vivre aussi quelque chose d’agréable, de positif et de fortifiant. Je pense que la sophrologie caycédienne est à l’encontre de cet ennui existentiel que Heidegger a décrit. N’est-ce pas la maladie de masse dont Caycedo parle souvent, que nous pouvons trouver aussi entre autre, ce malaise que nous ressentions comme ennui profond.

La sophrologie caycédienne

La sophrologie caycédienne ralentit, dans un sens positif, elle nous propose une méthode efficace et adéquate  de lutter contre une maladie de masse qui se manifeste aussi dans le malaise du tempo et la vitesse de la vie moderne qui créé du stress et tous ses effets nocifs comme les maladies fonctionnelles, le surmenage, l’agressivité, le manque de valeurs positives, et le profond sentiment d’ennui.

Une réflexion sur le temps se fait dès le début de l’entraînement dans le premier cycle de sophrologie : pendant la première séance, le patient ou l’élève vit un ralentissement bienfaisant dans le terpnos logos du sophrologue qui laisse de l’espace. Le tempo du terpnos logos laisse du temps entre les mots pour laisser vivre le phénomène dans la profondeur de la conscience. Dans les pauses phroniques d’intégration, nous vivons ce ralentissement plus profondément, nous arrêtons le bavardage continu de notre esprit pour nous concentrer sur les sensations et vivre le temps de temps en temps, un moment infini dans notre monde intérieur. 

Dans les pauses phroniques (PPI et PPT), nous nous présenterons très longtemps comme êtres humains tels que nous sommes vraiment sans aucun masque, sans aucune protection, toute entière  et pure ; donc nous avons une responsabilité en tant que sophrologue envers nos patients parce qu’ils se dévoilent pendant les pauses, ils se mettent à nu dans les pauses d’intégration.

Donc, nous travaillons aussi les dimensions du temps dans les techniques de présentification, de futurisation et de prétérisation.

Plus tard, nous vivons des dimensions de la phylogenèse et de l’ontogenèse dans le 2ème cycle.

La découverte se fait souvent dans un laps de temps très court.

La conquête déjà plus difficile dans la répétition prend du temps. Et la lenteur, la patience sont nécessaires pour la transformation, pour développer notre conscience.

Le dévoilement se fait lentement. Le processus vivantiel demande de ralentir pour vivre les phénomènes et les intégrer.

Dans la marche phronique, nous marchons lentement. Donc mieux vivre les choses avec un nouveau regard pour se laisser émerveiller par notre entourage et par notre monde intérieur, comme si c’était la première fois, comme un enfant qui vit le temps dans une autre dimension beaucoup plus lente qu’un adulte.

C’est donc seulement dans la lenteur que nous sommes capables d’observer les phénomènes. Il faut du temps pour laisser apparaître les phénomènes. Nous devons de nouveau apprendre à écouter les messages de notre corps. De nombreux processus dans la nature se font dans la lenteur, comme la croissance d’un arbre, le développement d’une stalactite ou stalagmite, la fossilisation d’un mollusque. Il y a beaucoup de beautés à découvrir dans la lenteur.

Avec un entraînement, avec la sophrologie, nous devenons plus attentifs aux différents processus de l’âme. Mais pour en devenir conscient, nous devons nous arrêter et observer, affûter nos sens, observer le développement des valeurs à l’intérieur de nous. Cela veut simplement dire ouvrir les yeux et admirer un coucher de soleil, observer un escargot dans sa lenteur, sentir le parfum d’une rose, écouter le chant d’un oiseau, sentir le vent sur notre visage, se laisser aller dans une contemplation d’un joli paysage, aller vers une existence pleine de valeurs, de sens…

Il y a une dignité dans la lenteur. Vous êtes une majesté royale. Le ralentissement est finalement une préparation à la mort, car le critère principal de la vie est le mouvement. Dans les deux cas, derrière la vitesse et derrière la lenteur, se cache l’immobilité, la mort.

La vitesse nous paralyse paradoxalement dans notre vie, nous devenons des prisonniers du temps, nous sommes en fuite de l’âme. Nous perdons des valeurs, notamment notre liberté et notre dignité. La lenteur est anachronique. Elle se révolte contre le temps et elle nourrit l’espoir, la foi en nous de trouver une ressource pour affronter la vie et la mort.

L’entraînement en sophrologie nous propose et nous donne un moyen fantastique de développer le moi phronique, cet espace où nous trouvons la paix, la joie, le bonheur de vivre pleinement.

Christiane Oppikofer (10ème anniversaire de l’école de sophrologie caycédienne du Dauphiné-Savoie) le 25/10/2003

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