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d'où vient le père noël

 

 

dernière modification de cette page le 19-sept.-2015

ou Noël, un observatoire de la famille

 

La période de Noël avec ses préparatifs, l'engouement qu'elle suscite, ses rites, ses offrandes, met en lumière des dons et des dettes, des liens générationnels, des sentiments et des émotions, des statuts et des rôles. Elle pose aussi la question de son ancienneté réelle et de ses usages sociaux et symboliques, par des groupes aux appartenances culturelles différentes.

 

Derrière les paillettes et les guir­landes, la fête de Noël offre un intérêt anthropologique certain lorsque l'on s'intéresse à la famille et à la place occupée par l'enfant. Moment d'expression collective intense, elle met en lumière d'une façon exemplaire des dons et des dettes, des liens généra­tionnels, des statuts et des rôles, des sentiments et des émotions. Qu'elle soit une tradition collective pose aussi la question de son ancienneté réelle et de ses usages sociaux et symboliques, par des groupes aux appartenances culturelles différentes.

 

Une tradition réinventée

On entend souvent dire que les tradi­tions se perdent et, en particulier, celle de Noël, qui n'aurait de sens aujourd'hui que celui que le commerce lui octroie. Cette appréciation n'est en fait pas nou­velle, puisqu'on la trouve dès le milieu du XIXe siècle dans la presse féminine bour­geoise, comme Le journal des jeunes filles en 1851 qui déplore déjà « que les Français ne savent plus fêter Noël ».

À cette époque, pourtant, la « tradition » a déjà changé, Noël est devenu la grande fête de la famille bourgeoise, alors en pleine ascension, On assiste à un véri­table transfert rituel de la sphère reli­gieuse sur celle de la vie privée, cette « pri­vacy » qui s'invente dans l'Angleterre victorienne, Le respect des traditions va, dès lors, autant concerner le rite reli­gieux que le rituel familial, c'est-à-dire la réunion des parents proches autour d'un repas de fête et l'échange de cadeaux, Mais le rituel religieux n'est pas le seul à subir ce report sur la famille, C'est tout un ensemble de traditions païennes anciennes et collectives qui se trouvent, pourrait-on dire, privatisées ou, parfois même, abandonnées, car ce recentrage sur le foyer s'accompagne aussi d'un début d'uniformisation des pratiques et du décor. À cette période se généralise en effet la mode du sapin décoré, de la couronne de l'Avent, des chaussettes pendues à la cheminée, Il faut rappeler que cette « privatisation » de la fête est contemporaine de l'indus­trialisation brutale que connaît l'Angle­terre. Elle est aussi contemporaine d'un certain « esprit de Noël » dont Charles Dickens sera le conteur le plus célèbre. Avec la publication en décembre 1843 de Christmas Carol, il en offre un modèle, qui est aussi un éloge de la famille à tra­vers celle des Cratchit dont les membres, écrit-il, « sont pauvres, n'ont rien de remar­quable, mais sont heureux d'être ensemble ». Et ce bonheur va trouver l'occasion d'une mise en scène privilégiée à Noël. Refuser de le célébrer, comme l'usurier solitaire Scrooge qui exploite Bob Cratchit, devient désormais une preuve de misan­thropie et presque une forme d'incivilité. Dickens, l'Anglican, croit en effet davan­tage à la vertu de la compassion et sou­haite une « religion de coeur » qui trans­cende tout dogme sectaire. Il fit, pour la propager, des lectures publiques de ce conte en Angleterre mais aussi en France, aux États-Unis et remporta partout un énorme succès. La foule se pressait, par tous les temps, pour l'écouter et s'atten­drir sur le sort de cette famille humble et vertueuse. L'un des biographes de Dic­kens raconte à ce propos que l'industriel américain M. Fairbanks, après avoir assisté à l'une de ces lectures à Bos­ton, promit d'offrir un jour de congé à tous ses ouvriers pour Noël et, l'année d'après, ajouta une oie pour leur repas de réveillon.

 

Compassion et moralisation

C'est dans cet « esprit » fait de compas­sion et de charité que la bourgeoisie se soucie du sort de la classe ouvrière, mais encore davantage de la révolte que ses conditions de vie pourraient provoquer. L'enfant pauvre et orphelin est l'un des grands sujets d'intérêt des hygiénistes et réformateurs. Noël apparaît alors comme un moment de moralisation opportun. Les dames patronnesses se pressent dans les orphelinats et l'Angleterre prag­matique institue ces fameux « club de Noël » (Christmas club) et « club de l'oie », (goose club), sorte d'épargne populaire qui permettait aux indigents de fêter Noël avec dignité. Il suffisait en effet d'épargner quelques cents mensuels sur un compte particulier, pour recueillir la veille du réveillon l'oie ou la bouteille de brandy qui honorerait le dîner des plus pauvres. Avant la Première Guerre mon­diale, Noël figurait en Angleterre «parmi les dates les plus importantes du calendrier pour la classe ouvrière britannique ».

Cet esprit de Noël va progressivement s'étendre à toute l'Europe et outre-Atlan­tique, à New York, notamment, où les riches Anglicans auront à coeur, eux aussi, de donner à cette fête un caractère familial en se protégeant du désordre populaire qu'elle pouvait susciter. C'est dans ce contexte que l'enfant va jouer un rôle central.

 

L'enfant au centre

Avant que l'industrialisation ne le jetât dans la rue, l'enfant avait déjà une fonc­tion essentielle au temps de Noël, mais dans une relation à l'adulte presque inverse de celle que nous connaissons aujourd'hui.

Dès le Moyen Âge, les enfants sont pré­sents dans les tournées de quête, qui sont fréquentes au cours du cycle des douze jours, (de Noël à l'Épiphanie). Ils sont déguisés et appelés pour cette rai­son parfois des « guisarts », que l'on retrouve dans certaines régions jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, comme le montre la grande enquête d'Arnold Van Gennep, (Van Gennep A., 1988, p. 2001). On les suit, de maison en maison, chan­tant des cantiques et recevant en échange des friandises ou quelques sous. Ils ont alors le pouvoir de maudire celui qui refuse.

Ils partageaient parfois ce rôle de quê­teur avec les femmes et les mendiants, c'est-à-dire avec ceux qui sont « d'une certaine façon incomplètement incorporés au groupe », (Lévi-Strauss CI., 1952, p. 1588). Cette « marginalité, ou cette incomplétude », leur permet d'être les passeurs symboliques de la vieille année à la nouvelle, cette transition dangereuse entre monde des morts et des vivants, qu'inaugure et que symbolise aussi le temps archaïque, préchrétien de Noël. Au XIXe siècle, lorsque l'enfant devient l'espoir d'une bourgeoisie en pleine ascension, son statut change. Il est mis au centre de la réunion de famille, ce qui n'était pas le cas auparavant. Le cercle de famille se referme sur lui et l'aïeul, figure symétrique, joue désormais un rôle pro­tecteur et éducateur important. L'image­rie victorienne témoigne de cette nou­velle place. On y découvre l'enfant pauvre, dehors sous la neige, regardant l'enfant riche, le soir de Noël, derrière les vitres des maisons cossues.

Dans la littérature, cet enfant pauvre est devenu le héros emblématique et orphe­lin qui erre dans les rues et meurt cette nuit-là. C'est le cas de La Petite Marchande d'allumettes d'Andersen (1835) ou du Petit Joueur de violon de Camille Lemon­nier (1873). Cependant Victor Hugo, dans Les Misérables (1862), laissera la vie sauve à Cosette qui rencontre jean Valjean un jour de Noël, comme Dickens avait épargné Tim Cratchit, symbole de courage (il est infirme) et de générosité. C'est aussi à cette époque que les figures de distributeurs de cadeaux s'affirment. De saint Nicolas au Père Noël, c'est aussi la signification du don fait à l'enfant qui se précise.

 

Le Père Noël, dieu des enfants et de la consommation

Au milieu du XIIIe siècle, un motet écrit en picard par Adam de la Halle mentionnait déjà un certain sires Noeus au nom duquel les quêteurs venaient réclamer des para­dis (friandises). Mais celui-ci ne semble pas être un distributeur de cadeaux et le Père Noël tel que nous le connaissons aujourd'hui est une création récente. C'est en 1897 que l'enquête de l'Intermé­diaire des Chercheurs et des Curieux fait son apparition en France, confortant A. Van Gennep dans les années cinquante dans l'idée qu'il s'agissait d'un cas de « folklore naissant ou vivant ».

À partir de cette époque, le vieillard à barbe blanche coiffé d'un bonnet de fourrure et vêtu d'une vaste houppe­lande bordée d'hermine a rapidement conquis les villes et les bourgs et aussi certaines campagnes, remplaçant les figures locales comme le père janvier (Saône-et-Loire) ou la tante Arie (Franche­Comté) de la même manière que l'arbre de Noël (Van Gennep, 1988, p. 2875). Cette conquête douce mais irréversible inquiète à l'époque beaucoup de gens, et notamment les représentants du clergé, tel l'abbé jean Garneret en 1955, pour lequel il ne s'agit que d'une « mytho­logie factice, due à l'école, au monde anglo­saxon, à la radio, aux grands magasins, au commerce et à la publicité» (Van Gennep, 1988, p. 2874).

La presse et en particulier les magazines féminins désignent à leur tour, mais sur un ton plus positif cette fois, l'auteur de ce Noël rénové, à savoir l'Amérique 1 Mais attribuer aux Américains « la grande vogue », en France, du Père Noël laissait entière la question des origines, tant le brassage des populations rend difficile l'attribution précise de certains carac­tères locaux, aux uns et aux autres. S'agit-il des Hollando-Franco-Anglo­Germano-Italo-Hispano-Scandinavo­Polono-Russes qui vivent ensemble aujourd'hui à New York ?, se demandait A. Van Gennep,

Le Père Noël est l'héritier, en effet, de tout un ensemble de traditions que ces communautés emportaient avec elles en émigrant au Nouveau Monde. En cela, le personnage est une construction syncrétique exemplaire.

Une certaine élite new-yorkaise fit beau­coup pour lui, en transformant saint Nicolas en Santa Claus, au début du XIXe siècle. Cette métamorphose est due, en grande partie, à deux personnages lettrés et à un mouvement plus général, qui voulait rompre avec le Noël de la mo­narchie coloniale britannique. Il y eut d'abord l'écrivain Washington Irving (1984) qui, dans une fiction relatant l'his­toire de la fondation de New York (Knic­kerbocker's History, 1809), a fait de Santa Claus (Sinter-Klaas en néerlandais) la figure de proue du bateau d'un équi­page hollandais, quittant Amsterdam au XVIIe siècle, pour rejoindre l'Amérique. Dans cette épopée, Sinter Klass apparaît en rêve à l'un des marins, lui indique le lieu de la fondation de New Amsterdam (ancienne New York) et promet de venir, chaque année, rendre visite aux enfants sur son char céleste et de descendre par la cheminée pour distribuer ses cadeaux. Il y eut aussi un professeur d'hébreu, épiscopalien, Clement Clarke Moore, qui écrivit un poème pour ses propres enfants : The Night Before Christmas. Publié à son insu le 23 décembre 1823, dans Sentinel (le journal de Troy), celui-ci connut un succès immédiat. Dans ce poème, Santa Claus apparaît, pour la pre­mière fois, comme une sorte de « petit vieux gaillard », un « lutin joufflu, dodu et joyeux », conduisant un char mené par huit rennes. Il est vêtu de fourrure de la tête aux pieds, porte un ballot rempli de jouets, jeté sur son épaule et descend par la cheminée. Il souhaite à tous, en par­tant, « un joyeux Noël ». Or, fêter saint Nico­las, un 24 décembre, n'était pas dans les habitudes, mais progressivement les États-Unis l'adoptèrent. Entre 1861 et 1865, la plupart en firent un jour férié.

Cette métamorphose de saint Nicolas réalisée par les nouveaux Américains, héritiers de traditions diverses, s'accom­pagne, on l'aura noté, de la disparition d'un personnage clef, celui du père Fouettard, ce sombre et hirsute compa­gnon du Saint qui punissait les enfants désobéissants. Plus de valet Ruprecht, (Allemagne), plus de Piet le Noir (Pays­Bas), plus de Hans Trapp, (Alsace), Santa Claus a laissé, en traversant l'Atlantique, toute ambiguïté et toute ambivalence. Si sa parenté, avec les elfes et les lutins, le reliait encore à une ancienne mythologie germanique, il a perdu en austérité et en dignité, il a été en quelque sorte « dé­froqué » et est voué désormais à la bonhomie et à la réjouissance populaire. Les dessinateurs contribuèrent aussi à sa popularisation. L'illustrateur Thomas Nast qui couvrait la guerre de Sécession pour Harper's Weekly lui offrit ses meil­leurs portraits. Il en fit une incarnation débonnaire et rassurante du capitalisme américain. Dans ses dessins, Santa Claus figure souvent, en effet, entouré par les enfants des riches familles nordistes, qu'il gâte alors sans condition. Dans ce contexte, on comprend qu'il fut très vite récupéré par les grands magasins qui se créent à la fin du XIXe siècle, notamment à New York où il sera sommé d'écouter les désirs enfantins. La publicité comprit, elle aussi, le profit qu'elle pouvait en tirer. L'entreprise Coca-Cola, en 1930, le détournera pour qu'il vante cette boisson auprès des plus jeunes. Haddon Sublom, le dessinateur suédois, convoqué pour imaginer de nouvelles affiches a ainsi codifié pour longtemps son apparence et les couleurs rouges et blanches de son habit.

En France à la fin du XIXe siècle, le Père Noël encore appelé « Bonhomme Noël» ressemble à un pauvre hère, havre et vêtu de bleu, de vert, plus rarement de rouge. Sur les cartes postales et les chro­mos du début du siècle, on le voit chemi­ner dans la neige, allant de hameaux en hameaux, portant une hotte d'où dépas­sent polichinelles et tambourins. Il res­semble encore parfois à saint Nicolas, et pendant un certain temps occupe une position intermédiaire entre un évêque, un moine et un colporteur. En Lorraine et en Alsace, il n'a en revanche jamais détrôné saint Nicolas qui le précède toujours le 6 décembre.

À Paris et en région parisienne, il faut attendre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale pour que le Bonhomme Noël commence lui aussi à subir l'in­fluence américaine. Dans l'euphorie de la relève, ce personnage prospère, et récompensant tous les enfants sans dis­tinction, était le bienvenu. Il entra à son tour dans les grands magasins parisiens et bientôt arpenta les trottoirs pour offrir son portrait photographié en compa­gnie d'enfants, souvent apeurés. Ce suc­cès ample et rapide fit craindre que la fête religieuse ne fût oubliée derrière cette mise en scène, qui s'inspirait davantage des fastes hollywoodiens que du recueillement propre à la célé­bration de la Nativité. En 1951, le clergé de Dijon alla même jusqu'à franchir un pas symbolique important. Devant les enfants des patronages réunis, il brûla l'effigie du Père Noël, qui, tel un sorcier, fut installé sur un bûcher, dressé sur le parvis de la cathédrale, L'événement fit scandale et la réaction fut immédiate, car le soir même le Père Noël arpentait le toit de l’Hôtel de Ville, sous le feu des projecteurs, rassurant les enfants mais aussi les parents, qui n'avaient pas toléré cet acte inquisiteur, La presse rapporta le fait divers, comme s'il s'agissait d'un événement national. Si cet incident est révélateur de l'importance prise par le Père Noël, il l'est aussi de celle que l'en­fant occupe désormais.

Noël est devenu une fête de famille célé­brant ses enfants, et les valeurs dont ils vont devenir les récipiendaires. Il n'est pas étonnant, alors, que le moment fort de ce rituel soit désormais celui de l'échange de cadeaux.

 

Le prix des liens de famille

L'excès consumériste, qui marque cette période et attire son lot de critiques et de dénégations, masque la dimension sym­bolique profonde de ces dons.

L'excès consumériste qui marque cette période masque la dimension symbolique profonde de ces dons.

En 1890, le Dictionnaire de la vie pratique de Bélèze donnait cette définition des étrennes offertes aux «petits métiers ». « Ce tribut annuel, écrivait-il, était comme une dette contractée envers eux, dont le 1 jan­vier marquait l'échéance ». C'est bien, en effet, cette dette, notion centrale dans les analyses du don, qui va prendre une signification toute particulière en famille, et met dans l'obligation de recevoir et de rendre ceux qui ont des liens. À Noël, ceux-ci vont être mis en lumière « bien plus crûment que d'habitude ». C'est la rai­son pour laquelle les solitaires fuient cette fête ou la vivent si douloureuse­ment (Godbout J., 1992, p. 541). Pour tous les autres, il reste cependant un paradoxe étrange à s'intégrer dans cet échange rituel, celui qui consiste à com­bler les siens tout en participant à la plus grande dépense collective de l'année. Cette consommation, que l'on a parfois qualifiée de « sentimentale », est le prix des liens pour qu'ils soient visibles à tous, une sorte de sacrifice annuelle­ment renouvelé sur l'autel de la famille. L'enfant est aussi celui pour lequel on va « dépenser sans compter ». On sait à ce propos que les familles les plus modes­tes font pour lui l'effort financier le plus grand. À cette occasion, les parents font preuve d'une grande imagination pour maintenir le secret et deviennent des sortes d'intercesseurs entre le Père Noël qui « descend du ciel » et leur enfant qui attend son dû, au pied du sapin.

Quelle signification revêt alors cette cérémonie à laquelle la plupart participe avec beaucoup de ferveur pour que le mystère s'accomplisse et que l'enfant soit comblé ?

La nécessaire « croyance au merveilleux » avec le « secret de la naissance » dont l'arrivée du Père Noël serait « une méta­phore » font partie des interprétations psychologiques et psychanalytiques les plus courantes. Françoise Dolto participa elle-même à l'entretien de l'illusion enfantine, en créant « le courrier du Père Noël » à Libourne, en 1962, et rédigea la première réponse du Père Noël aux lettres innombrables envoyées par les enfants.

L'anthropologie est en revanche moins diserte. C'est pourtant l'un de ses plus célèbres représentants qui allait sou­mettre cette séquence rituelle à l'ana­lyse structurale. A la suite de l'holo­causte du Père Noël, à Dijon, Claude Lévi-Strauss publiait, en 1952, un bel article dans les Temps Modernes, intitulé « Le Père Noël supplicié », où il établissait une relation avec les katchinas des Indiens du Sud-Ouest des États-Unis. Ces personnages incarnent, en effet, des dieux et des ancêtres qui reviennent à date fixe visiter leurs villages pour danser, mais aussi pour punir, enlever récompenser les enfants, car eux­mêmes sont les âmes des premiers enfants morts noyés. Comme pour le Père Noël, ce sont les pères, les oncles. ou les parents proches qui se cachent sous ces déguisements destinés à mas­quer leur véritable identité. Révéler la. vraie nature des katchinas reviendrait en effet à exposer l'enfant au risque de la mort ou de l'enlèvement, que ce rituel va permettre de neutraliser. Ce que le Père Noël comme les katchinas mettent derrière l'opposition entre enfants et adultes, « c'est une opposition plus pro­fonde entre morts et vivants » (Lévi-Strauss CI., op, cit., p. 1583). La croyance et la révélation du secret sont, dans cette approche synchronique, comparables à un rite d'initiation. Celui-ci exclut un temps les non-initiés que sont les enfants pour mieux les agréger ensuite à la communauté. Et, comme dans toute initiation, ces novices sont en danger de mort. Beaucoup de superstitions et de légendes sont révélatrices de cette crainte. La nuit de Noël surtout est un temps où l'enfant court de grands risques, comme celui d'être enlevé, étouffé en Gascogne. En Seine-et-Oise. un mauvais génie se promène et jette les enfants du berceau pendant que les mères assistent à la messe de minuit. Les exemples de cette menace abondent. Le cadeau va jouer un rôle conjuratoire et le moment de la distribution est la seule période où, dit Lévi-Strauss, « les enfants sont en position de marchandage », au terme duquel le cadeau va permettre de neutraliser le danger qui les menace, Dans cette perspective anthropolo­gique, on comprend mieux l'importance et l'enjeu de cette véritable offrande qui leur est faite, car ces enfants incar­nent les générations futures et leur intégrité physique et morale est la condition de la pérennisation de la famille,

Peut-on alors induire qu'au-delà de ses paradoxes manifestes, la fonction essen­tielle de Noël serait de permettre, par la dépense excessive et par le jeu de la dette et du don, la reproduction et la pré­servation des alliances et de la filiation. De cette efficacité symbolique, Noël tire son incroyable pouvoir d'adaptation qui explique aujourd'hui son don d'ubiquité géographique et culturelle, au-delà de ses lumières mercantiles.

Martine Peyrrot, sociologue au CNRS

(extrait de « Le journal des psychologues » n°243)

Michel Billard

 

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