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croire au père noël

 

 

dernière modification de cette page le 19-sept.-2015

ou « Je sais bien, mais quand même... »

 

Comment pouvons-nous être émus, voire durablement affectés par des personnages ou des situations que nous savons purement imaginaires ?

A quelle attitude psychologique correspond la croyance au Père Noël ?

Quelle est la différence entre croire au Père Noël, aux el­fes, aux fantômes ou aux sou­coupes volantes - ce que l'on peut appeler des croyances fictionnelles - et prendre goût à des fictions aux contes de Perrault et de Grimm, à « la Guerre des étoiles » et au « Seigneur des an­neaux » ? La différence semble être que quand on lit les aventures du Petit Poucet, de Blanche-Neige, de Dark Vador ou de Bilbo le Hobbit, on n'a pas besoin de croire que ces en­tités existent, mais seulement de postuler leur existence dans la fiction et de faire comme si elles existaient ; lire et comprendre une fic­tion ne demande que l'exercice de l'imagina­tion. En revanche, croire au Père Noël, aux fées ou aux fantômes implique de croire que ces entités existent : par définition croire c'est croire vrai, et non pas croire faux. Dire : « Je crois au Père Noël mais il n'existe pas » est une espèce de contradiction pragmatique qui annule ce qu'elle est supposée exprimer, un peu comme quand on dit « Je promets de ne rien promettre. » Mais justement, est-ce que notre « croyance » au Père Noël et aux elfes n'est pas de ce type ? Les enfants croient-ils vraiment au Père Noël ou ne feignent-ils pas plutôt, tout comme leurs parents, d'y croire ? La réponse est tentante, mais elle ne cadre pas avec le fait que l'on attend du Père Noël certaines choses - des cadeaux - que l'on n'at­tend pas des créatures de fiction. Ces derniè­res peuvent avoir un effet sur nous (nous pas­sionner ou nous faire peur) qui n'est pas le même que celui que nous inspire la croyance au Père Noël ou aux sorciers. Et pourtant il semble bien y avoir une relation entre notre attitude vis-à-vis des entités que nous posons explicitement comme fictionnelles et celles, comme le Père Noël ou les fées, qui peuvent être objets de croyance. Laquelle ?

La notion de croyance est ambiguë et dési­gne plusieurs sortes d'attitudes distinctes. Mais celles-ci se rattachent toutes à un noyau commun. Une croyance, paradigmatiquement, obéit à quatre caractéristiques. En premier lieu, elle consiste à tenir pour vraie une cer­taine proposition - explicitement, en donnant son assentiment verbal, ou implicitement, par ses actions -, soit sous le mode de la convic­tion, soit sous le mode de l'incertitude, et sur la base de certaines raisons ou de données qui l'étaient. En second lieu, la croyance im­plique des dispositions à agir sur la base des propositions qu'on croit vraies. Normalement, si vous croyez que quelqu'un est un sorcier ou un démon, vous aurez tendance à vouloir l'éviter, et si vous croyez que la fin du monde aura lieu l'année prochaine, vous ne faites pas de projets pour votre retraite. En troisième lieu, une croyance implique l'existence d'une certaine trame inférentielle cohérente qui la relie à d'autres croyances. Si je crois qu'il pleut très fort, normalement je crois aussi que les rues sont mouillées, qu'il y a des nua­ges, et qu'on est trempé si on sort sans imper­méable. Cette trame doit être minimalement rationnelle pour qu'on puisse attribuer des croyances : si quelqu'un croit que le paletot du Père Noël est à la fois rouge et non rouge, ou que le Père Noël est une courge, il nous est très difficile de considérer, au moins de prime abord, qu'il a ces croyances. Enfin les croyances sont involontaires, au sens où on ne peut pas croire quelque chose immédiatement par l'effet d'une simple décision - bien qu'on puisse utiliser toutes sortes de moyens indi­rects, comme la méthode Coué, la drogue ou l'hypnose, pour produire en soi une croyance à plus ou moins long terme.

Les croyances au Père Noël, aux fées ou aux soucoupes volantes obéissent-elles à ces conditions ? Ce n'est pas clair. Les données qui les confirment sont par définition dou­teuses, et ceux qui ont ces croyances ont au moins des raisons aussi fortes de croire le contraire. Mais alors, comment peut-on à la fois croire et ne pas croire la même chose ? En revanche, les enfants semblent remplir la seconde condition : ils agissent comme s'ils tenaient pour vrai que le Père Noël existe, en mettant leurs petits souliers devant la chemi­née ou en lui écrivant des lettres, bien que la gamme de ces actions soit limitée. De même la gamme des inférences de ceux qui croient au Père Noël ou aux fées se limite à des pro­priétés stéréotypées. Peut-on dire, comme on le fait souvent, que la croyance au Père Noël est volontaire, et que c'est parce qu'on veut bien croire au Père Noël qu'on obtient cette croyance ? Il est certes courant de prendre ses désirs pour des réalités, mais l'idée d'une croyance obtenue volontairement par l'effet d'une décision consciente est contradictoire celui qui veut croire quelque chose doit par définition admettre qu'il ne le croit pas déjà, ou qu'il croit le contraire, sans quoi il n'aurait pas besoin de vouloir le croire, mais s'il par­vient, par l'effet d'une décision, à croire ce dont il sait qu'il ne le croyait pas avant, alors il doit nécessairement se trouver dans la position à la fois de croire et de ne pas croire la même chose. On répondra que ce genre de situation n'a rien de rare : c'est même sur elle que reposent les attitudes d'aveuglement vo­lontaire ou d'autoduperie. Mais à la différence du mari trompé qui croit néanmoins que sa femme est fidèle, croire au Père Noël ou aux fées ne repose pas sur une conduite d'illusion ou de tromperie. Par définition, la dupe de soi-même croit quelque chose contre toute évidence, et on peut blâmer cette attitude parce qu'elle implique un certain consente­ment à l'erreur. Au contraire, le sujet des croyances fictionnelles n'acquiert pas de véri­table croyance. On ne peut pas dire non plus qu'il soit crédule ou superstitieux, même si c'est sans doute vrai pour les plus jeunes enfants. Il est beaucoup plus exact de dire qu'il acquiert une quasi-croyance : en un sens, les enfants croient au Père Noël et, en un autre sens, il n'y croient pas. Essayons de voir en quoi cela peut consister.

 

On n'y croit pas, on fait comme si, on simule

On pose bien mieux la question ainsi : com­ment pouvons-nous être touchés, émus, avoir peur ou trouver du plaisir par le biais d'enti­tés dont nous savons qu'elles n'existent pas ? Cette situation semble être par nature irra­tionnelle et donne lieu au célèbre « paradoxe de la fiction ». Les trois énoncés suivants, qui caractérisent la croyance aux entités fiction­nelles, semblent contradictoires : pour avoir une émotion - de peur ou de plaisir - vis-à-vis de certaines personnes ou de certains faits, nous devons croire que ces personnes ou situations existent ; mais nous savons juste­ment que les êtres fictionnels n'existent pas ; et pourtant les êtres de fiction sont capables de nous émouvoir - de nous faire plaisir, de nous effrayer, etc. Ainsi décrite, la croyance aux êtres fictionnels conduit à attribuer au sujet des croyances contradictoires, ou poten­tiellement contradictoires, comme celles qui donnent lieu au paradoxe de Moore : « Le Père Noël n'existe pas, mais je crois qu'il existe. » Or, à nouveau, cela nous reconduit à l'idée que les croyances fictionnelles sont certaines sortes de croyances irrationnelles. Le philosophe Kendall Walton, dans l'un des livres les plus influents écrits sur la fiction, « Mimesis as Make-Believe » (Harvard Uni­versity Press, 1990), soutient que le méca­nisme psychologique sous-jacent est une forme d'imitation et de faire semblant : on ne croit pas aux sorciers ou aux fées, mais on fait comme si, ou on simule la croyance en question. Selon Walton, cette capacité de si­mulation est à l'origine de la plupart des atti­tudes émotionnelles que nous avons vis-à-vis des récits, et elle est au fondement de la fic­tion elle-même. Nombre de psychologues co­gnitifs ont testé, chez les enfants, les jeux de faire semblant - « on dirait que je serais le Papa et que tu serais la Maman », et ils ont associé ces jeux à une capacité psychologi­que, qui surgit vers l'âge de 3 ans, à attribuer des états mentaux à autrui, ou ce que l'on appelle une « théorie de l'esprit ». C'est de cette capacité notamment que semblent privés les enfants autistes. Selon les partisans de l'idée que la simulation mentale ou une forme d'empathie émotionnelle est à la base de la capacité à attribuer à autrui des états mentaux, c'est celle-ci, et non pas une forme de compétence théorique, qui est à l'origine de notre aptitude à comprendre des histoires à propos des autres, et aussi de nous raconter à nous-mêmes des histoires. L'avantage de l'explication en termes de faire semblant est qu'elle nous évite d'avoir à attribuer des croyances, donc des propositions crues, à ceux qui croient au Père Noël ou aux fées. Le véritable ressort de leur attitude psycho­logique est plutôt d'ordre émotionnel. Il ne s'agit pas de dire des choses vraies ou fausses à propos des entités fictives, mais plutôt de raconter des choses sur elles, en se met­tant à la place de ceux qui auraient confiance en ces entités. En fait on aurait ici affaire bien plus à un croire en, qui  est une forme a de confiance ou de foi, qu'à une forme de croire que, au sens d'une, croyance proposi­tionnelle répondant à des critères intel­lectuels.

Une autre indication qu'on n'a pas affaire à des croyances proprement dites est qu'il n'est même pas clair que les gens qui croient au Père Noël ou aux fées sachent exactement ce qu'ils croient. Croient-ils que les fées vivent dans les bois ou dans les villes ? Qu'elles sont de très jolies créatures ou au contraire que certaines peuvent être vilaines ? Croient-ils que le Père Noël porte des caleçons longs ou plutôt des sous-vêtements Dim ? Que Babar a un numéro de sécurité sociale ? Il en va ainsi des êtres de fiction : la liste des propriétés qu'on peut leur attribuer est indé­finie. Sherlock Holmes habite Baker Street, est célibataire et opiomane. Mais la liste s'arrête-t-elle là ? A-t-il des bretelles ou une ceinture ? Achète-t-il ses chaussures chez un bottier de Bond Street ou chez Harrod's ? Le propre de la fiction - du moins la fiction litté­raire - est quelle demeure ouverte à ces possi­bilités qu'elle n'explicite pas (mon neveu m'a dit un jour :  « Madame Bovary, c'est nul, on sait même pas à quoi elle ressemble. »).

 

Une croyance « suspendue »

Les croyances fictionnelles sont donc sem­blables aux attitudes que le lecteur adopte vis-à-vis des êtres de fiction. Comme celles-ci, elles n'impliquent pas une véritable adhésion, mais à la différence de celles-ci, cette adhé­sion est revendiquée et simulée. Les croyances fictionnelles n'impliquent pas de dispositions à agir ni des trames inférentielles spécifiques. Elles n'impliquent pas un tenir pour vrai, mais une capacité à entretenir des hypothèses. Elles sont en fait comme les croyances hypo­thétiques que nous imaginons quand nous interprétons un énoncé conditionnel irréel : « Si ceci avait lieu, alors cela serait le cas. » L'antécédent de ce conditionnel n'est pas quelque chose qui est cru : c'est en réalité une croyance suspendue.

Peut-on étendre aux croyances religieuses les caractéristiques de ces quasi-croyances fictionnelles ? Tout comme ces dernières, les croyances religieuses portent sur des propriétés et des entités dont l'existence ne peut faire l'objet d'une vérification ou d'une preuve au sens ordinaire. Mais l'analogie s'arrête là, car le croyant ne traite pas sa croyance comme une fiction. Qu'il adopte la posture de la foi et refuse de donner des raisons à ses croyances, ou qu'il adopte celle de la connaissance et cherche - par le dogme, le raisonnement et la révélation - des preuves de sa croyance, il est tout le contraire - tout au moins de son propre point de vue - de quelqu'un qui se raconte des histoires. Il vise à affirmer quelque chose, et à connaître, par sa foi, une certaine réalité. Les critiques de la religion et les défenseurs des Lumières contre la superstition peuvent certainement l'accuser de s'illusionner ou de souscrire malgré lui à une fiction, mais on ne peut pas comprendre la foi religieuse si l'on ne part pas du principe que pour le croyant sa foi est tout sauf une histoire à laquelle il consent.

Quand la foi devient feinte ou mimée, par exemple parce qu'on a tout intérêt à masquer son incroyance ou une autre croyance que celle qui est reçue, elle n'est plus la foi. Il s'ensuit que la différence entre croire en Dieu et croire au Père Noël devrait être maximale. Mais en même temps, un certain nombre de conditions de la foi religieuse contemporaine accentuent le rapprochement. On parle partout du retour de la religion et des croyances dans le monde contemporain sécularisé. Mais ce retour s'accompagne la plupart du temps d'une perte des contenus des croyances. Ceux qui se disent croyants, dans les pays de tradition catholique en particulier, ne savent plus très bien si Dieu est une ou plusieurs personnes, et si on leur demande s'ils croient à l'Imma­culée Conception, à la grâce divine, au péché originel ou à la Résurrection, ils répondent la plupart du temps ne pas savoir ce dont il s'agit. Comme l'a remarqué le philosophe Maurizio Ferraris dans son livre non traduit de l'italien « Père Noël, Jésus adulte, que croient ceux qui croient ? » (Bompiani, 2006), on ne sait pas trop bien en quoi croient ceux qui disent être croyants.

Cela ressemble étrangement au cas des croyances fictionnelles : de même que l'on ne sait pas, et qu'on se soucie peu de savoir, si Sherlock Holmes portait des bretelles, ou si le Père Noël habite au pôle Nord ou en Fin­lande, les contenus de la foi deviennent parfai­tement indéterminés. Un marxiste ou un darwinien, à propos de la religion, y verra la confirmation de ses vues selon lesquelles c'est la fonction de la religion qui compte et non pas son contenu. Pour des évolution­nistes comme Richard Dawkins, ou Daniel Dennett (« Breaking the Spell : Religion as a Natural Phenonemon », Allen Lane, 2006), la foi est un « même » ou un virus qui se pro­page dans les esprits, et peu importe la ma­nière dont l'histoire est racontée, si l'effet est identique. Peu importe le véhicule et la forme de l'histoire, du moment que le contenu est vaguement ressemblant. Comme aime à le dire Dennett : « Je n'ai pas lu "Madame Bovary", mais j'ai vu le film. » De même « Je n'ai pas lu les Evangiles, mais j'ai vu "Ben Hur". » Mais les croyants authentiques doivent y voir aussi la pire des menaces à leur foi. De même que G. K. Chesterton disait qu'à partir du moment où l'on cesse de croire en Dieu on croit en quantité de dieux, on peut bien dire que celui qui cesse de croire que Dieu ait des propriétés distinctives est prêt à croire au Père Noël ou inversement.

 

PASCAL ENGEL enseigne la philosophie à l'université de Genève.

Derniers ouvrages parus : avec Richard Rorty, « A quoi bon la vérité ? », Grasset, 2004; « la Norme du vrai, philosophie de la logique », Gallimard, 1989, réédition 2003. A voir, également : le DVD d'une conférence au CNAM, « Sommes-nous responsables de nos croyances ? », Université de tous les savoirs, 2000.

(extrait du Nouvel Observateur hors série « « Pourquoi nous croyons aux contes de fées » de décembre 2006)

Michel Billard

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