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autour de la phénoménologie

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

journal n° 33 / journée du 11/10/2008

 

1)      INTRODUCTION :

En introduction à cet atelier que Michel a appelé « autour de la phénoménologie », citons le Pr Caycedo dans sa déclaration de Genève du 17 mai 2001, parue dans la revue de la fondation : « La méthode est inspirée par la pensée phénoménologique et existentielle. Elle se base sur un processus de réduction phénoménologique par la pratique des techniques du 1er cycle. ».

En quoi cet aspect phénoménologique est-il si important pour la sophrologie ? En quoi la phénoménologie peut-elle nous aider à sortir de la conscience ordinaire (ou naturelle) et à passer à la conscience sophronique ou phénoménologique ?

 

Le temps de l’atelier étant limité, j’ai souhaité, pour rester concis et pratique, parler du corps et de notre rapport avec ce corps. Comment pouvons-nous vivre dans une réalité consciente dans ce corps, avec ce corps, par ce corps ? Comment pouvons-nous prendre conscience de ce corps à la fois objet et sujet, et qui est habité par la vie, cette vie que la sophrologie entend nous faire éprouver, avec toute les capacités qu’elle nous procure et toute son énergie ?

 

« Le plus dur n’est pas d’apprendre mais de désapprendre » Jacques Brel.

 

C’est avec le Dr Guerry et son école itinérante que j’ai découvert la phénoménologie et en particulier la réduction phénoménologique. Nous étions quelques uns à reprendre le 1er cycle suite à des péripéties avec notre 1ère école, ce qui nous avait amenés à faire un choix. Peu à peu, j’ai découvert une autre façon de faire de la sophrologie ; grâce à la réduction j’ai découvert une nouvelle conscience, une nouvelle façon d’être présent au monde (objets, personnes, évènements) et à moi même. L’entrainement à la méthode, bien que laborieux, m’a permis de ressentir d’avantage d’autonomie et de liberté, je suis devenu un peu mon propre sophrologue.

 

Au début de l’atelier, j’ai tenu à préciser que je ne me posais pas en tant que détenteur d’un savoir et d’une vérité absolue, que nous nous garderions bien de tout prosélytisme susceptible de rallumer la guéguerre qui a sévit dans le petit monde de la sophrologie entre la « vraie » sophro et la sophro « cui-cui ». Beaucoup de livres sur la sophrologie ignorent l’aspect phénoménologique ou en parlent d’une façon superficielle. Il faut dire que le sujet n’est pas aisé à cerner, à définir. Tantôt la phénoménologie s’est posée comme une philosophie complète alternative aux grands courants que sont le réalisme* et l’idéalisme*. Tantôt la phénoménologie s’est posée comme une méthode. En fait la phénoménologie est à la fois philosophie et méthode, ces deux aspects ne s’excluent pas.

 

 

2) UN PEU D’HISTOIRE ,

Non pas pour le plaisir du récit mais pour découvrir l’évolution de la méthode de Husserl (1859-1938) qui est considéré comme le fondateur de la phénoménologie moderne. En 1910, assis à son bureau, Edmund travaille depuis 5 ans sur « les idées directrices ». Par la fenêtre il aperçoit un arbre en fleurs : «  c’est peut-être le moyen d’expliquer quelques unes de mes idées » pense-t-il. Cet arbre c’est la chose, l’objet de la nature que je perçois. C’est un arbre réel, mais si on ferme les yeux pour penser à la notion d’arbre, la pensée peut en extraire un schéma abstrait, une idée pure, une essence. L’idée d’arbre est formée de tronc, de racines, de branches. C’est la forme générale, le noyau commun aux arbres. Ces essences organisent notre pensée et donnent du sens aux objets. Husserl, qui était mathématicien soucieux de rigueur, étend la notion d’essence à la démarche mathématique. Ainsi un rectangle par exemple, est une figure à 4 côtés dont les angles sont droits. On peut faire varier la taille du rectangle, changer sa largeur, son essence reste la même. Cette démarche est la  variation eidétique qu’il voudra transposer à la perception en général. Lorsque l’on perçoit un objet rectangulaire, une table, un livre, je peux percevoir en lui un objet physique, une forme géométrique, un rectangle qui est une essence pour le regard du mathématicien. La table, le livre peuvent être appréhendé aussi par exemple, en tant qu’utile à poser, à transmettre des informations.

Grâce à l’intentionnalité* (notion empruntée à son professeur Brentano), la conscience est toujours conscience de quelque chose. Pour Brentano qui était psychologue, l’intentionnalité désignait la capacité à former des représentations, qu’il s’agisse d’une pomme, d’un chien, etc. Ces images ne sont plus objectives mais portent la marque du sujet qui les produit, de ses désirs, de son rapport au monde. La représentation est intentionnelle car elle exprime le sens que l’individu attribue aux choses.

Husserl trouvant cette conception trop psychologique, souhaite à ce moment de ses recherches conjuguer la logique universelle mathématique et le psychologisme. Il met au point la méthode de variation eidétique, qui est donc une opération qui consiste à purifier un objet de ses éléments accessoires. Jusqu’à ce point, Husserl parlait encore d’une posture en conscience naturelle tournée vers l’extérieur, vers le monde. Peu à peu, la méthode va s’orienter depuis la vision des essences des objets vers la vision des essences de la conscience du sujet. Par conversion du regard qu’il va nommer réduction phénoménologique, la conscience va se tourner vers ce qui lui est transparent en conscience ordinaire : ses actes intentionnels. C’est l’évolution la plus importante dans la démarche de Husserl, à mon humble avis.

L’attitude naturelle est le point de départ avant de passer à l’attitude phénoménologique (pour la sophro respectivement conscience ordinaire et conscience sophronique)

Dans nos actes quotidiens, si nous sommes réellement attentifs à ce que nous faisons, nous restons tournés vers les choses et d’autant plus absorbés par celles ci que nous sommes plus attentifs et plus conscients. Nous posons l’existence des choses comme indépendantes de la notre, comme « transcendantes* ».

Nous nous attachons à l’aspect des choses, à leurs origines, à leurs causes, etc... Dans le langage de Husserl, cette attitude spontanée de l’intentionnalité est l’ « attitude naturelle », le monde des choses perçues est la «  thèse du monde ».

 

Pour Husserl, le phénomène n’est pas l’objet seul, mais aussi l’acte qui le vise et le constitue, c’est-à-dire la relation intentionnelle du sujet vers l’objet ; c’est la conscience elle-même et les divers sortes d’actes avec leurs essences, perceptions, souvenirs, imagination, négation, jugement etc. En conscience ordinaire, ces actes nous sont transparents, la conscience se précipitant sur les objets.

 

« Le retour à la chose même » sera le mot d’ordre de la méthode de Husserl et doit être le souci constant du phénoménologue. Ce qui est désigné ainsi sont les vécus intentionnels, le retour de la conscience vers soi, vers les actes par lesquels la conscience se met en lien avec ce qui n’est pas elle. C’est le retournement de l’expérience naturelle en attitude phénoménologique. Husserl parle aussi de l’attitude portant sur le pur vécu.

 

En résumé :

La méthode de Husserl consiste d’abord :

- en une réduction philosophique qui détourne notre attention des théories, des idées,  des a priori concernant les choses,  pour nous concentrer sur les choses.

- En une réduction eidétique ne considérant que les essences de ces choses, par la méthode de variation déjà évoquée.

- en une réduction phénoménologique qui, par la conversion du regard, éclaire les actes intentionnels qui visent et constituent l’objet. Celui ci est mis entre parenthèse, ce qui ne veut pas dire qu’il est oublié ou refoulé, mais qu’il sert, selon l’expression de Husserl, d’index dans la relation avec la conscience.

 

Remarques :

-         la réduction sépare conscience et monde

-         la réduction est révélation de l’activité de la conscience et de ses actes

-         les choses apparaissent comme contingentes ce qui peut apparaitre comme un paradoxe : le caractère transcendant des objets de la visée intentionnelle (noème) est immanent* à cette visée même (noèse). Nous reparlerons de ce concept dans la partie sur la sophrologie.

 

Husserl a souligné l’ « engagement, l’effort actif que la méthode nécessite sinon nous retombons dans l’attitude naturelle tournée vers l’extérieur. »

 

3)      LE CORPS :

Notre corps est une des évidences de notre existence, c’est dans et avec notre corps que nous sommes nés, que nous vivons, que nous mourrons. C’est dans et avec notre corps que nous construisons nos relations avec les autres et le monde des objets. Notre corps est un objet parmi les autres. Il est possible de se mettre à distance de lui, au moins mentalement, et de le viser par des actes intentionnels en se tournant vers lui, comme on se tourne vers la porte à notre gauche ou la fenêtre à notre droite. Il est possible de le regarder, de le toucher, de le sentir, de l’écouter, de le gouter (pas trop quand même !). En se tournant vers un objet, on peut dire qu’on se concentre sur lui ou qu’on laisse dans l’ombre les autres. Laisser dans l’ombre, c’est « réduire ». Le 1er cycle est dit concentratif ou réductif, et se centre sur le corps.

 

Mais notre corps peut-il réellement être mis à distance ? « Et ben…ça dépend »  aurait dit Fernand Raynaud.

 Vous reprendrez bien un peu de concept ?! Les philosophes ont passé leur temps à en fabriquer et à se critiquer entre eux concept en main. Remarquez en sophro, des fois…hein…y en aussi qui…

Parmi les nombreux héritiers de Husserl, Merleau-Ponty et Michel Henry ont mis le corps au centre de la phénoménologie. Pour le premier, la conscience transcendantale (c'est-à-dire constituante d’un monde pour elle) est une conscience incarnée, c’est le corps sujet qui perçoit,( pour faire court et même très court). Mais le corps sentant et percevant a une aptitude à la « réversibilité ». Quand je touche ma main gauche avec ma main droite, je la découvre sensible au moment même ou je la touche. Elle se donne comme un objet subjectif ! (Bon, on avance !). Merleau-Ponty met la notion de chair en de ça de tout vécu.

Michel Henry met la chair au centre de sa phénoménologie d’une façon radicale. Pour lui la chair vivante est première dans  tous les phénomènes de conscience et correspond à un soi transcendantal qui est souffrance, joie. L’essence de la subjectivité est la vie s’éprouvant elle-même dans la souffrance et la jouissance de soi. C’est l’affectivité qu’il nomme pathos et qui n’a rien avoir avec l’intellection du mot. Pour Henry la vie s’éprouve elle-même.

 

Bon les concepts c’est bien beau, mais pour nous ils ne sont importants que s’ils peuvent être vécus. La sophro peut-elle nous y aider ?

 

4)      PARLONS SOPHRO (Enfin c’est pas trop tôt, dirons certains !!) :

*      Première expérience : C’est pour mettre en évidence la conscience ordinaire d’une façon concrète et vivante que j’ai proposé aux groupes de se concentrer sur un objet (graine) quelques secondes. Suite à cette observation attentive, chaque participant a parlé de ce qu’il avait découvert en évoquant la chose spontanément, en étant surtout présent à l’aspect extérieur ou à ce que cela évoquait. Nous avons constaté (ou reconstaté) que la chose ne se donne jamais entièrement mais de façon contingente et parcellaire. Chaque participant avait une certaine intentionnalité pour vivre la chose.

La sophrologie entend nous faire passer de la conscience ordinaire à la conscience sophronique. Il convient donc que le pratiquant différencie bien les deux.

 

*      Les méthodes sophrologiques du Pr Caycedo présentent une originalité par rapport à la méthode de la réduction phénoménologique de Husserl. Elle réalise cette réduction par des procédés vivantiels qui permettent de vivre dans une expérience concrète et réelle, l’apparaitre de la conscience et de la vie en tant que phénomène. Celui ci est à l’origine de notre existence.

Caycedo a divisé l’être vivant que nous sommes en corps, esprit et âme ; ceci pour des besoins méthodologiques. En fait, ces divers termes désignent une seule et même chose : l’être humain sous ces divers aspects.

Dans le 1er degré on se concentre sur le corps. La vivance est un des concepts le plus important en sophro. Elle désigne la vie en train de se vivre, le phénomène vit au présent. « C’est la vivance qui découvre, qui conquiert, qui transforme. » selon le Pr Caycedo. La réduction phénoménologique n’est pas une fin en soi mais un outil qui a pour but de nous conduire à la vivance, de nous dévoiler cette vie dont nous ne percevons, en conscience ordinaire, que les manifestations sous forme, par exemple, de sensations corporelles. Le travail du sophrologue consiste à se concentrer sur sa vivance phronique c'est-à-dire la vie qui  s’éprouve. C’est ce que nous appelons activer le positif, ce qui ne signifie pas forcément agréable. Le négatif est défini par tout ce qui peut masquer  la vivance, comme par exemple les pensées, les souvenirs, les images mentales agréables ou non.

Au cours de la séance, on se détournera de ce négatif, on s’en libérera : on s’en relaxera (relaxation dynamique).

Pour qu’une vivance soit efficace, il faut qu’elle soit répétée (loi de la répétition). Selon Caycedo : « les pratiques les plus courtes sont les meilleures, comme les histoires ! ».

 

*      Pour illustrer le procédé phénoménologique vivantiel, nous avons pratiqué une séance du 1er degré :

- L’objectif était par un certain nombre de réductions de nous faire vivre le phénomène tel que nous l’avons évoqué plus haut, à savoir, prendre conscience des actes  intentionnels par lesquels nous entrions en relation avec notre corps et ensuite d’éprouver la vie en nous avec les capacités qu’elle nous donne.

- schéma général : SBV, élévation du bras à l’horizontale puis à la verticale, pause d’intégration.

- Terpnos logos (commentaires) : en position assise ISOCAY, nous fermons les yeux et nous prenons conscience de nos points d’appui (réduction du monde extérieur).

Nous allons pratiquer maintenant un IRTER. Sur chaque expir, nous nous libérons de nos pensées, de nos représentations. (Mise en réduction de notre corps représenté). Activons la présence du corps dans la conscience.

Pause d’intégration. Position relax.

Position ISOCAY

Nous allons élever très lentement notre bras à l’horizontale en respiration synchronique.

Concentrons nous maintenant sur les sensations qui naissent, chacun vit ses propres sensations : picotements, chaleur, poids.

Continuons le mouvement lentement, très lentement.

Essayons d’orienter notre conscience vers l’acte que nous accomplissons (conversion du regard, mise en réduction des sensations).

Essayons de nous vivre en train d’accomplir cet acte au présent (nous sommes en ce moment dans un état de conscience où nos contenus sensitifs et sensoriels sont rejetés dans l’inactualité. Si nous nous vivons en train d’accomplir cet acte de transcendance, nous sommes en conscience réductive ou sophronique. Caycedo dit : « il faut se libérer des contenus pour laisser libre court à l’expression des structures ou capacités.)

Pause d’intégration.

(Dans cette 1ère partie, notre corps se donne suivant les modalités de la transcendance, c'est-à-dire les actes de sentir qui sont des actes de mise à distance de soi.)

Position ISOCAY. IRTER. Elevons notre bras à la verticale. Prenons conscience de nos sensations, prenons conscience de la limite du mouvement. Essayons d’éprouver la sensation verticale comme limite de mon pouvoir et de mon savoir me mouvoir. Concentrons nous sur cet acte qui est à la fois sentir et pouvoir de me mouvoir. Essayons de prendre conscience de la force de l’énergie que nous mettons en jeu (c’est le pouvoir et le savoir que la vie incarnée nous donne).

Pause d’intégration.

(Cette 2ème partie est dite transcendantale, la vie s’éprouve sous le mode de l’immanence. C’est la vivance du corps phronique. Nous disons que ce phénomène est transcendantal, c'est-à-dire qu’il est le fondement de tous les autres savoirs. Nous pourrons reproduire cette vivance par les techniques de sophro-stimulation vitale, technique VIPHI, contemplation, techniques de stimulations sonores  radicales.)

Notre corps se donne dans sa totalité, réellement.

 

NB : les commentaires en italiques éclairent l’écrit et ne sont pas inclus dans le terpnos logos.

 

5) CONCLUSION :

Il me semble que l’attitude phénoménologique éclaire et enrichit la sophrologie. Qu’en pensez-vous ?

Les philosophes nous ont arrosés de concepts qui peuvent nous aider, mais qui sont éternellement sujet à polémiques. Par contre la pensée du grand Confucius est totalisante, elle ne vise ni un individu, ni un élément mais leur relation. Elle fonctionne par inclusion et non par exclusion et répugne à opposer les contradictoires, non qu’elles les ignorent mais elles ne lui accordent qu’un rôle mineur. Rien n’existe séparément sans son opposé. C’est le but aussi de la « Parenthèse ».

 

GLOSSAIRE

Transcendant : caractérise ce qui vise la conscience, ce vers quoi (être ou objet) elle tend.

Réalisme : Dans le réalisme les idées dérivent de l’expérience, les vérités viennent de l’objet.

Idéalisme : Dans l’idéalisme, c’est le sujet qui projette ces idées sur l’objet.

Immanence : ce qui apparait d’un coup tout entier, comme un jaillissement. La vie s’éprouve comme immanente par un sens interne qui n’est pas une mise à distance comme par les actes intentionnels. On parle d’aperception.

Intentionnalité (complément gratuit) : c’est parce que la conscience est intentionnalité qu’il est possible d’effectuer la réduction sans perdre ce qui est réduit : c’est au fond transformer, tout donner en vis-à-vis, en phénomène et révéler ainsi les caractères essentiels de la conscience.

 

BIBLIOGRAPHIE

-         cours de l’école de Nice - Dr GUERRY

-         bulletins des sophrologues

-         cours d’Andorre

-         « La phénoménologie » -collection que sais-je

-         « Dictionnaire des Philosophes » - Armand COLIN

-         « Husserl » - Daniel CHRISTOPHE

-         « Problèmes fondamentaux de la phénoménologie » - HUSSERL

-         « Michel HENRY, entretiens » - SULLIVER

-         « Dictionnaire du Corps » - Michéla MARZANO chez PUF

 

Claude Bernard le 11/10/2008

 

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