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addiction aux thérapies

 

 

dernière modification de cette page le 24-sept.-2012

La fréquentation de dispositifs promoteurs de changement per­sonnel peut-elle s'avérer déclen­cher des dépendances aux thé­rapies ? L'obligation de se saisir d'une telle question s'est imposée à des clini­ciens - chercheurs du centre Georges-Devereux, premier centre clinique de psychologie univer­sitaire en France, à Saint-Denis, lorsque ces der­niers, ayant ouvert un espace de consultation clinique destiné à recevoir une population d'ex-­adeptes de sectes, se sont trouvés sollicités par une file active de patients se présentant comme « victimes de psychothérapies ».

 

Face à l'étonnement provoqué par un tel constat, on ne peut, bien sûr, tomber dans le piège qui consisterait à en déduire que les psy­chothérapies peuvent être confondues avec les sectes. Mais le même minimum de rigueur de pensée ne permet pas plus de se suffire d'un quelconque argument d'autorité, lequel dé­créterait ex cathedra, que les psychothérapies sont, par définition, d'une tout autre nature que les sectes puisqu'elles oeuvrent à la réalisation d'individus - citoyens autonomes et pleinement responsables de leur dimension subjective. Une telle position reviendrait, finalement, à évacuer son étonnement initial en le postulant, à priori, comme étant l'effet d'une erreur de casting -ce qui revient à soupçonner les « victimes de thérapies » de n'être, en réalité, que des « victimes de fausses psychothérapies » -, et à refuser d'examiner une véritable question de fond : celle de la recherche de discriminants fiables permettant de distinguer les « thérapies » des « thérapies sectaires », à partir de l'étude du fonctionnement réel de l'ensemble de ces dispositifs qui se déclarent tous à vocation thérapeutique.

 

« C'est lorsque ma thérapie s'est arrêtée que je me suis aperçu que, chaque fois que je traver­sais un moment difficile, je ne m'en sortirais pas si je ne retournais pas faire un travail sur moi­-même. » Ainsi, les personnes que nous avons reçues nous ont appris qu'après avoir fréquenté ces lieux dans l'espoir de « changer », de « se réaliser soi-même », de « découvrir ses poten­tialités cachées », elles pouvaient, par la suite, être toujours agies par le lieu qu'elles venaient de quitter au point de se sentir empêchées de rebondir, de tourner la page, tant le senti­ment d'être toujours parasité par le processus de thérapie lui-même s'avérait prégnant. Refu­sant de considérer cette forme de dépendance induite par une expérience de thérapie comme un simple symptôme de désordres intérieurs et subjectifs, nous avons alors cherché à débusquer ce que recouvraient ces phénomènes d'attachement aux procédures thérapeutiques dont se plaignent les personnes qui sont venues solliciter notre dispositif clinique.

 

Les nouvelles méthodes et techniques de travail sur soi, ou de développement person­nel, sont des vecteurs de théories particulières qui, non explicitées comme telles, ont un pou­voir subjuguant : vous êtes initié à des énoncés présentés sciemment comme étant dotés d'un caractère de vérité absolue. Leur exportation hors du monde qui les a produits et au sein duquel ils apparaissaient comme crédibles et fonctionnels, peuvent avoir pour effet de trans­former ces nouvelles vérités en de véritables poisons lors du retour à la vie quotidienne, sortes de produits addictifs capables de trans­former quiconque en « accro » des théories et des lieux qui les ont créés.

 

Quand, en psychothérapie transactionnelle, vous découvrez l'importance de savoir déco­der les « schémas relationnels » activés lors des transactions interlocutoires, il devient alors difficile, voire impossible, par la suite, de ne pas chercher à repérer les « états du moi » qui se trouvent sollicités durant tout échange con­versationnel. Tout se passe, en effet, comme ce qui se joue pour l'enfant qui, une fois initié à la lecture, ne peut plus s'empêcher de décrypter les messages publicitaires, les titres de jour­naux, les mots et les phrases qu'il rencontre. Il lui est désormais impossible d'échapper à sa nouvelle posture au monde, celle d'un être humain lecteur. De même, quand la scientolo­gie vous apprend l'importance de se débar­rasser de ses émotions pour atteindre l'état de « clair », pour que votre « mental réactif », vidé de ses « engrammes », ne vienne plus pertur­ber le fonctionnement de votre « mental analy­tique », c'est également à de nouveaux énoncés de vérité sur le fonctionnement de la personne humaine que vous devez adhérer, des théories de l'humain que seule la scientologie est capa­ble de promouvoir.

 

En engageant ainsi une investigation appro­fondie des influences que certains dispositifs thérapeutiques continuent d'exercer à l'en­contre de leurs anciens adeptes, en explorant les réalités concrètes de ce que recouvrent aujourd'hui les procédures de « changement » ou de « réalisation de soi », on ne peut éviter de questionner le rôle qu'ont pu jouer certains paramètres dans la genèse des décalages crois­sants entre les demandes de changement des personnes et les offres de ces groupes.

 

Ainsi, il suffit d'écouter les usagers des thé­rapies pour se rendre compte que les critères susceptibles de distinguer les sectes des psy­chothérapies ne sont pas aussi clairs que cer­tains praticiens de la psychothérapie le laissent entendre. Les sectes, tout comme les psychothé­rapies, promettent l'apprentissage de modalités pratiques de modification de la personne. On comprend mieux alors le nomadisme et l'éclec­tisme des patients qui n'hésitent pas à fréquenter successivement - et parfois en parallèle - différents types de thérapie dans l'espoir de fi­nir par rencontrer un lieu (ou un agencement de lieux) grâce auquel adviendra enfin cette sensa­tion paradoxale tant espérée : « Plus je change, plus je me sens devenir moi-même. » On com­prend également que d'aucuns, déçus par les effets des psychothérapies « classiques », se tournent vers des offres inédites et singulières derrière lesquelles se cachent bien souvent des organismes qui se dévoilent toujours trop tard comme des groupes à caractère sectaire.

 

Par ailleurs, l'évolution du mouvement des psychothérapies n'est pas étrangère au climat de confusion qui entoure aujourd'hui le sec­teur des thérapies. Historiquement, les psycho­thérapies n'ont cessé d'évoluer en produisant toujours plus de méthodes, de techniques, de dispositifs, de chapelles, d'instituts privés. En générant ainsi une pluralité sans cesse crois­sante d'offres les plus diverses - thérapies psy­chanalytiques, psycho-corporelles, jungienne, gestalt, PNL, analyse transactionnelle, intégra­tives, etc.-, l'univers des psychothérapies est devenu, aux yeux du public, un véritable dédale dans lequel il s'avère très difficile de s'orien­ter d'autant que personne ne vous informe, au départ, des conséquences concrètes, dans vo­tre vie future, des effets de changement de soi que l'apprentissage de telle ou telle méthode est susceptible d'induire.

 

Enfin, on ne peut plus sous-estimer le fait que les personnes qui fréquentent aujourd'hui les lieux thérapeutiques ressemblent de moins en moins aux patients d'autrefois. Bien que les psys aient tendance à garder cette habitude de penser leurs patients comme étant vierges de toute expérience psychothérapeutique an­térieure, tous les cliniciens savent à quel point les patients d'aujourd'hui sont psychologisés, familiers des théories «psy » et des dispositifs psychothérapeutiques que bon nombre d'entre eux ont souvent rencontrés, quelquefois même, depuis leur plus tendre enfance. Ainsi, on est en droit de se demander si l'institutionnalisation, dès l'école maternelle et primaire, de procé­dures d'orientation des élèves en psychothé­rapie dès que l'on ne sait plus comment traiter un problème de conduite ou d'attention, n'a pas pour effet d'inscrire, chez ces enfants, une sorte de prédisposition à connecter la connaissance de soi aux théories «psy » et à installer dès leur plus jeune âge, un mécanisme cognitif suscepti­ble de se déclencher chaque fois qu'ils traver­seront au cours de leur existence une période délicate, articulant désormais leurs problèmes du moment avec un besoin de psychothérapie.

 

Depuis le milieu du siècle passé, les psy­chothérapies ont connu une période faste de développement en réussissant à annexer de multiples secteurs de la vie sociale, notamment des dispositifs de modification des êtres comme l'éducation, les institutions de solidarité sociale et les religions. Le surgissement dans le champ social, à partir des années 1970, de nouveaux mouvements proposant des modalités inédi­tes de procédures de modification radicale des personnes a largement contribué à transfor­mer le secteur des thérapies en une sorte de supermarché d'offres les plus diverses et va­riées. Face à la multiplication des techniques et des méthodes de changement de soi, de dé­veloppement personnel, de coaching, de ma­nagement, le comportement du public vis-à-vis de l'univers des thérapies semble être en passe d'évoluer de plus en plus nettement. Nomades et éclectiques, les patients d'aujourd'hui n'hé­sitent plus à se constituer leur propre boîte à outils de techniques et de théories glanées ça et là au détour de leurs traversées des dispositifs de thérapie pour tenter ensuite de se fabriquer eux-mêmes leur propre appareillage personnel. Les usagers ont l'espoir qu'il répondra au plus près à leur besoin de changer, d'évoluer, de s'insérer dans de nouveaux réseaux transver­saux de solidarité et de résoudre les questions existentielles qui les préoccupent.

 

Tout irait comme dans le meilleur des mondes, sauf qu'aucune garantie sérieuse n'est prévue pour protéger efficacement les personnes des risques encourus. Ainsi, elles peuvent se retrou­ver, à leur insu, capturées par des mouvements dont le vrai visage sectaire ne se dévoilera que trop tard, ou se découvrir addicts aux thérapies du fait d'avoir sous-estimé les précautions dont il convient de se doter quand on fréquente de tels endroits. En effet, leur fonctionnement réel présente un certain nombre d'ambiguïtés que les usagers ne découvrent généralement qu'au détour de leur expérience. Ainsi, en promet­tant l'apprentissage de modalités pratiques de transformation de soi - non pas seulement guérir d'un symptôme ou se débarrasser d'une sorte de maladie, mais bien transformer le sujet même - tous ces dispositifs reposent sur le ma­niement d'une théorie implicite de la personne. Or, on ne manie pas des théories de la personne sans courir le risque de s'exposer et d'exposer les individus auxquels ces théories s'adressent à toute une série de conséquences des plus né­fastes si on ne prend pas la précaution d'expli­citer les choix théoriques et méthodologiques de la procédure proposée et si on n'expose pas les risques inhérents à de tels choix.

 

C'est à l'aune de ce manque de précautions que l'on peut comprendre les réactions de cer­tains usagers. Il leur est, en effet, terriblement difficile de se dégager des effets d'emprise faute de ne pas avoir été prévenus des consé­quences que pouvait avoir dans leur vie quoti­dienne le fait de s'être engagés dans un proces­sus de changement. Même si ce dernier s'est présenté comme thérapeutique en apparence, mais qui s'est bel et bien révélé initiatique en son essence.

 

Jean-Luc Swertvaegher est psychologue - clinicien au centre Georges Devereux et enseignant à l'Université Vincennes - Saint-Denis (Paris - VIII). Dernier ouvrage paru : « Sortir d'une secte », avec Tobie Nathan (Les Empêcheurs de penser en rond, 2003).

 

Christian et les thérapies empoisonnées

C'est à partir du moment où ma compagne a suivi un stage de management et de développement ­personnel organisé au sein de son entreprise que la qualité de nos échanges s'est détériorée de manière insidieuse. Nos discussions se grippaient autour de nombreux petits points d'incompréhension. J'ai alors pensé que je devais remédier à la distance que le stage de ma - compagne avait installée entre nous et j'ai décidé d'engager, de mon côté, un' processus de' thérapie en espérant ainsi résoudre nos problèmes de communication. Lors de cette psychothérapie en groupe, les participants étaient amenés à établir des connexions entre leurs problèmes et des événements traumatiques vécus durant leur enfance. J'ai alors découvert que mes difficultés relationnelles avec les femmes étaient liées aux effets toujours actifs d'une fixation infantile à la « mauvaise mère ». J'ai donc cherché à vérifier, dans mon quotidien, les interprétations que le thérapeute me proposait. Ainsi, quand je revenais des séances, ce n'était bientôt plus ma compagne que je retrouvais mais des détails dans son comportement évoquant cette « mauvaise mère », et j'eus, à son égard, des accès de colère répétés. De plus, j'ai vécu une aventure avec une des participantes du groupe que je percevais comme une femme avec laquelle je pouvais enfin évaluer ma capacité à changer, à établir des rapports avec les femmes selon un autre mode relationnel... Évidemment, il s'est passé tout le contraire de ce que j'espérais, surtout quand ma femme l'a appris. Notre couple a failli sombrer. Aujourd'hui, nous avons réussi à nous retrouver... sauf que nos expériences que l'on espérait thérapeutiques ont distillé une sorte de poison dans notre couple ; nous ne retrouvons pas la fluidité et le naturel de nos relations. .J.-L.S.

 

Article du Nouvel Observateur Hors Série « Les nouvelles addictions » mai-juin 2005

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